Sur le canal du Rhône au Rhin, le voyage se mesure en écluses plutôt qu'en kilomètres. Les péniches-hôtels qui remontent la vallée du Doubs font halte à Ranchot, village jurassien d'à peine quelques centaines d'habitants, posé entre la rivière, le chemin de halage et la lisière d'une des plus grandes forêts de France. L'escale ne propose ni monument ni musée : elle offre du silence, des maisons de pierre calcaire aux toits bruns, un pont sur la rivière et le passage des hérons. C'est précisément ce que viennent chercher les voyageurs fluviaux.
Le village au bord du halage
Depuis la halte nautique, quelques pas mènent au centre : l'église et son clocher comtois, la mairie-école comme la Troisième République en a semé dans toutes les campagnes, une fontaine, un café. Le Doubs glisse sous le pont en formant un seuil où les pêcheurs tendent leurs lignes à la fraîche. Les gens du pays saluent volontiers les passagers des péniches; on échange trois mots sur la météo et le niveau de la rivière, et l'on repart en ayant touché la France des villages, celle qui ne figure sur aucun dépliant.
Le chemin de halage, à pied ou à vélo
L'EuroVélo 6, véloroute qui relie l'Atlantique à la mer Noire, passe exactement ici, sur l'ancien chemin de halage. La plupart des péniches embarquent des bicyclettes : une heure de pédalage plat, entre canal et rivière, suffit pour enchaîner écluses fleuries, maisons éclusières et bancs de sable où stationnent aigrettes et martins-pêcheurs. Vers l'aval, le chemin file en direction de Dole; vers l'amont, il remonte la vallée en direction de Besançon. Difficile de trouver promenade plus reposante.
La forêt de Chaux, océan d'arbres
Au sud du village commence la forêt de Chaux, deuxième plus grande forêt domaniale de France : plus de vingt mille hectares de chênes, de hêtres et de charmes. Pendant des siècles, elle a nourri charbonniers, verriers et forgerons; le hameau reconstitué de La Vieille-Loye et les baraques du Quatorze racontent la vie de ces communautés forestières. Des sentiers balisés partent des lisières pour une heure ou une demi-journée de marche sous les futaies, où le brame du cerf résonne à l'automne.
La Saline royale d'Arc-et-Senans, utopie de pierre
À une douzaine de kilomètres, passé les grands chênes, se dresse l'un des monuments les plus singuliers d'Europe : la Saline royale d'Arc-et-Senans, manufacture construite entre 1775 et 1779 par l'architecte visionnaire Claude-Nicolas Ledoux et classée au patrimoine mondial de l'UNESCO. Son hémicycle parfait, pensé comme une cité idéale autour de la production de sel, abrite expositions, jardins et un musée consacré à Ledoux. La Voie des Salines, piste cyclable qui traverse la forêt depuis Ranchot, y conduit directement; les excursions des péniches s'y rendent aussi en minibus. C'est la grande sortie culturelle de ce tronçon du canal.
Comté, morbier et vin jaune
Le Jura se goûte à bord comme à terre : comté affiné de dix-huit mois, morbier à la ligne cendrée, saucisse de Morteau fumée, truite du Doubs. Les caves du vignoble jurassien, à quelques kilomètres au sud, produisent le vin jaune au goût de noix et le macvin; les tables régionales marient le tout dans un poulet au vin jaune et aux morilles qui compte parmi les grands plats français.
Larguer les amarres, doucement
La péniche repart au pas d'un marcheur, et Ranchot disparaît derrière un rideau de frênes. Il ne s'est rien passé, et c'est exactement ce qu'il fallait : une écluse franchie, un village traversé, des futaies effleurées et l'utopie de Ledoux en point d'orgue. La croisière fluviale cultive cet art de l'escale minuscule; le Doubs, lui, continue de couler sans se retourner.