Depuis le pont du navire, le spectacle est déjà là : le rocher de Gibraltar d'un côté, les montagnes du Rif marocain de l'autre, et entre les deux ce détroit où se croisent chaque jour des centaines de cargos, de traversiers et de dauphins. Algésiras vit au rythme de ce carrefour entre deux mers et deux continents. Escale de travailleurs plus que de vacanciers, elle réserve pourtant à qui s'y attarde une Andalousie sans mise en scène.
Un débarquement au coeur du trafic maritime
Les paquebots accostent dans l'enceinte du grand complexe portuaire, l'un des plus actifs d'Europe. La gare maritime, moderne et bien équipée, concentre cafés, comptoirs de location et services aux voyageurs ; de là, le centre-ville s'atteint en une quinzaine de minutes de marche. Le ballet des navires en partance pour Tanger ou Ceuta donne à l'arrivée une atmosphère de grand départ qui rappelle les récits d'autrefois. Paul Bowles et bien des écrivains voyageurs ont transité par ces quais avant de traverser vers le Maroc ; il en reste quelque chose dans l'air.
La Plaza Alta, salon de la ville
Le rendez-vous des habitants se trouve sur la Plaza Alta, à un quart d'heure du quai : palmiers, orangers, fontaine habillée de céramiques andalouses et bancs circulaires ornés de scènes de Don Quichotte. Deux églises du dix-huitième siècle encadrent la place, dont Nuestra Señora de la Palma, patronne de la cité. Les rues commerçantes qui en partent mènent au parc des Acacias, où un petit lac et des allées ombragées offrent une pause bienvenue quand le soleil andalou tape fort. On s'y assoit avec un café con leche pour regarder passer la matinée, exercice andalou par excellence.
Le marché sous le dôme de béton
À quelques rues de là, le marché central mérite le détour autant pour son architecture que pour ses étals : sa halle audacieuse, couverte d'une fine coque de béton conçue dans les années 1930, abrite un festival de poissons du détroit, thon rouge en tête, de fruits, de fromages et de jambons. Les comptoirs voisins frient le poisson à la demande ; le cornet de pescaíto frito dégusté debout vaut bien des restaurants étoilés. Les mardis et samedis matin, l'animation redouble, et les habitués vous indiqueront sans se faire prier quel étal propose le meilleur thon de la semaine.
Carteia, la romaine oubliée
À une courte course de taxi, les ruines de Carteia dorment entre raffineries et rivage, comme un défi au temps. Ce comptoir devenu colonie romaine en 171 avant notre ère conserve temple, thermes et théâtre, dans un face-à-face saisissant avec l'industrie moderne. Le site, méconnu, se parcourt souvent dans une solitude complète, privilège devenu rare sur les côtes espagnoles.
Gibraltar, l'excursion classique
Beaucoup de passagers consacrent leur journée au rocher voisin, accessible en trois quarts d'heure par la route. Passeport en main, on franchit la frontière pour retrouver cabines téléphoniques rouges, macaques berbères et vues à cent quatre-vingts degrés sur le détroit depuis les hauteurs. Les files à la douane peuvent s'allonger ; mieux vaut partir tôt et garder une marge confortable avant l'appareillage. Depuis les hauteurs du rocher, le panorama couvre d'un seul regard deux continents et deux mers : peu de points d'observation en Europe offrent pareille géographie.
Le détroit pour horizon
En quittant la rade au soir, l'Afrique s'estompe dans la brume tandis que les feux des cargos s'allument sur l'eau. Algésiras ne cherche pas à séduire : elle montre la Méditerranée au travail, celle des dockers, des pêcheurs et des voyageurs en transit. C'est une leçon de géographie grandeur nature, apprise depuis un bastingage, et elle reste longtemps en tête.


