L'entrée se mérite : un chenal étroit, creusé de main d'homme, s'ouvre dans la côte nord-est de Cuba et débouche sur la baie de Nipe, immense plan d'eau presque fermé où le navire semble soudain naviguer sur un lac intérieur. Sur sa presqu'île, entre la baie et celle de Banes, la petite ville d'Antilla regarde passer les coques avec la mémoire de son âge d'or, quand les trains chargés de sucre descendaient jusqu'à ses quais.
Une ville née du rail
Antilla ne compte ni forteresse coloniale ni cathédrale : elle est née en 1907, en même temps que son chemin de fer. Le magnat canadien William Van Horne, célèbre pour avoir achevé le Canadien Pacifique, prolongea jusqu'ici une ligne de quelque 130 kilomètres depuis le centre de l'île; la United Fruit Company fit draguer la rade et bâtir des appontements. Pendant des décennies, le sucre et les agrumes de la région de Holguín partaient de ces quais vers New York. De cette époque subsistent des entrepôts, des maisons de bois à galerie et une trame de rues tracées pour un avenir plus vaste que celui qui advint.
Le charme discret d'une escale rare
Les navires qui s'arrêtent ici sont peu nombreux, et c'est ce qui rend la halte singulière. Point de boutiques hors taxes ni de rabatteurs : on descend à terre au milieu de la vie ordinaire d'un bourg cubain, écoliers en uniforme moutarde, charrettes tirées par des chevaux, parties de dominos sous les porches. Une promenade d'une heure suffit pour longer le front de mer, saluer les pêcheurs qui réparent leurs filets et contempler la rade depuis les hauteurs du bourg. Les habitants, peu habitués aux visiteurs, se montrent d'une curiosité chaleureuse : un salut de la main appelle presque toujours une conversation, et les anciens racontent volontiers le temps des grands cargos sucriers. Quelques casas particulares servent un café fort à qui pousse la porte, et l'église modeste du centre garde la fraîcheur des après-midi torrides.
Cayo Saetía, la sortie vedette
La plupart des compagnies organisent depuis Antilla une excursion vers Cayo Saetía, presqu'île sauvage de 42 kilomètres carrés qui garde l'entrée de la baie. On y accède en catamaran, environ une heure de navigation, pour une journée entre plages de sable clair adossées à des falaises basses et safari en jeep à travers bois et savanes. L'endroit, ancien domaine de chasse réservé aux dirigeants du pays, abrite une faune inattendue : zèbres, buffles d'eau, antilopes et sangliers y vivent en liberté au milieu des cerfs et des chevaux. Voir un zèbre brouter à cent mètres d'une plage des Caraïbes reste une image difficile à classer. Le repas de midi, poisson grillé et fruits servis sous les arbres, prolonge agréablement la journée avant la traversée du retour.
Sur les traces de l'histoire régionale
Les escales longues permettent une incursion dans l'arrière-pays de Holguín. À Birán, à environ 75 kilomètres au sud, la finca familiale des Castro, où naquirent Fidel et Raúl, se visite aujourd'hui comme un musée : maison sur pilotis, école du village, plantations. Qu'on adhère ou non au récit officiel, le domaine éclaire concrètement le monde rural cubain du début du XXe siècle, entre compagnie fruitière toute-puissante et campagnes isolées.
La baie au moment du départ
Le soir venu, le navire réemprunte le chenal, frôlant les mangroves de Cayo Saetía tandis que les pélicans regagnent leurs perchoirs. Antilla s'efface derrière son plan d'eau, modeste et digne, comme une gare de province qui aurait connu les grands express. Cette escale ne cherche pas à éblouir; elle montre un visage de Cuba que les grands circuits ignorent, et ce privilège-là, peu de passagers peuvent dire qu'ils l'ont eu.


