Il fut un temps où la morue salée de Battle Harbour se vendait jusqu'en Europe et aux Antilles, et où ce minuscule havre du Labrador portait le titre de capitale du poisson salé de la région. Les marchands sont partis, la pêche industrielle a fermé le rideau en 1992, mais l'île a refusé de disparaître. Restaurée bâtiment par bâtiment, elle forme aujourd'hui un district historique national où l'on débarque comme on entre dans le dix-neuvième siècle.
Une île sans voitures
L'îlot rocheux se trouve au large de la côte sud du Labrador, à une quinzaine de kilomètres de Mary's Harbour. Les navires d'expédition mouillent à proximité et déposent leurs passagers au quai en embarcation légère. Dès les premiers pas, le décor s'impose : entrepôts de bois alignés sur pilotis, passerelles usées par les bottes, collines nues balayées par le vent du large. Aucun véhicule, aucun lampadaire moderne ; le lieu se parcourt entièrement à pied, au rythme des planches qui craquent sous les pas.
Les entrepôts de la morue
Le cœur de la visite se trouve dans les bâtiments marchands restaurés, parmi les plus anciennes installations de pêche encore debout au Canada atlantique. On y circule entre les claies de séchage, les barils, les balances et les outils qui servaient à transformer la morue en or blanc. Les guides, souvent descendants des familles qui vivaient ici, racontent le troc, les hivers interminables et les goélettes chargées à ras bord. Leurs anecdotes valent tous les panneaux d'interprétation : untel se souvient de son grand-père pesant le poisson à cette balance précise, telle autre montre la maison où elle est née. Le magasin général, toujours garni, sent le bois ancien et le cordage, et l'on y trouve encore lainages et articles de première nécessité, comme il y a un siècle.
Une conférence de presse polaire
L'histoire a réservé à ce hameau un épisode inattendu. En 1909, l'explorateur Robert Peary, de retour de son expédition vers le pôle Nord, s'arrêta à Battle Harbour et répondit aux questions des journalistes dans le grenier à sel du complexe marchand, l'un des premiers points de la côte équipés du télégraphe sans fil. La pièce se visite encore, à peu près telle qu'elle était quand le monde entier attendait des nouvelles du pôle.
L'église et les sentiers
Sur la hauteur, la petite église anglicane St. James the Apostle, consacrée au milieu du dix-neuvième siècle, compte parmi les plus anciens lieux de culte de la côte du Labrador, et sa simplicité émeut davantage que bien des cathédrales. Au-delà, des sentiers herbeux sillonnent l'île en une heure ou deux de marche facile. Les points de vue s'enchaînent : maisons de pêcheurs aux couleurs franches, anses où dérivent les icebergs descendus du Groenland, horizon où soufflent baleines à bosse et petits rorquals. Au printemps et au début de l'été, le passage des glaces donne au panorama des allures de galerie de sculptures. Les amateurs de botanique repéreront au passage chicoutés, linaigrettes et plantes de toundra accrochées aux creux abrités.
Le temps retrouvé
Battle Harbour se passe de boutiques en série et d'attractions fabriquées. Sa force tient à l'exactitude de la restauration et à la présence des gens qui font vivre la mémoire du lieu, jusqu'à offrir l'hébergement dans les maisons d'époque pour les rares visiteurs qui prolongent leur séjour. Une soupe de poisson servie dans la salle à manger commune, un thé pris en écoutant les récits des insulaires, et le dix-neuvième siècle cesse d'être une abstraction. Quand l'embarcation ramène les passagers vers le navire, les toits de bois s'estompent contre le granit, et chacun comprend qu'il vient de traverser non pas un musée, mais un morceau intact de l'histoire de l'Atlantique Nord.


