Ici, la terre est si plate que le ciel occupe presque tout le paysage. Nous sommes dans le Polesine, cette langue de terre vénète comprise entre les eaux du Pô et de l'Adige, un pays de canaux, de peupliers alignés et de fermes isolées. Bosaro, plus petite commune de la province de Rovigo, y vit au rythme lent de l'eau qui l'entoure de trois côtés. Le calme y est si complet qu'on entend parfois les cloches d'un village voisin traverser les champs.

Une halte fluviale à taille humaine

Les péniches et bateaux fluviaux qui naviguent entre Venise et le delta du Pô s'amarrent le long du Canalbianco, ce canal creusé au XVe siècle pour drainer les eaux de la vallée. Le village s'est construit avec lui : ses maisons les plus anciennes datent de cette époque, et son existence entière raconte la patiente conquête d'un sol disputé aux marécages. Pas de terminal ni de file d'attente, on pose le pied directement sur la berge, à quelques pas des habitations. Une marche ou un tour de vélo le long du canal occupe agréablement le reste de la halte.

Le charme discret du Polesine

Autour du point d'amarrage, tout invite à la promenade tranquille : le clocher du village, les chemins de halage, les champs de maïs et de blé qui ondulent jusqu'à l'horizon. Les cyclistes du coin saluent d'un signe de tête, les hérons pêchent dans les fossés, et l'on comprend vite que l'intérêt de la halte tient moins aux monuments qu'à cette immersion dans une Italie rurale que les circuits classiques ignorent. Rovigo, le chef-lieu, se trouve à huit kilomètres au nord, avec ses places à arcades et ses deux tours médiévales penchées. Cette plaine basse garde aussi la mémoire des crues : le Polesine a longtemps vécu sous la menace du grand fleuve, et cette histoire d'eau explique les digues herbeuses qui accompagnent partout la navigation.

Ferrare, la voisine prestigieuse

La plupart des compagnies profitent de l'arrêt pour organiser une excursion vers Ferrare, à une quarantaine de minutes de route. La cité des Este, inscrite au patrimoine mondial, vaut amplement le déplacement : son château entouré de douves en plein centre, sa cathédrale à la façade sculptée, ses rues Renaissance tracées au cordeau et le palais Schifanoia, dont les fresques du XVe siècle comptent parmi les plus fascinantes d'Italie. On circule dans Ferrare comme ses habitants : à vélo ou à pied, sous les arcades de brique rose. Compter une demi-journée pour l'excursion complète, retour au bateau compris; le contraste entre la cour raffinée des Este et le calme agricole du Polesine donne à la journée un relief inattendu.

Vers le delta du grand fleuve

L'autre horizon possible, c'est le delta du Pô, labyrinthe de roselières, de lagunes et d'îles basses où le fleuve se divise avant de rejoindre l'Adriatique. Les bateaux qui poursuivent leur route dans cette direction traversent un monde amphibie peuplé d'oiseaux, où les cabanes de pêche sur pilotis tendent leurs grands filets carrés au-dessus de l'eau. Depuis le pont, jumelles en main, le spectacle se suffit à lui-même. Tôt le matin, aigrettes et cormorans se postent sur les pieux qui émergent de l'eau; le paysage évoque davantage une estampe qu'une carte routière, et les lève-tôt montent volontiers sur le pont avant l'aube pour le saisir.

Ce que l'on garde d'un si petit port

Bosaro s'oubliera peut-être moins vite que prévu. Il restera cette lumière laiteuse du matin sur le canal, le parfum d'herbe coupée, une vieille dame arrosant ses géraniums au passage du bateau. Les grandes destinations impressionnent; les petites, elles, se glissent dans la mémoire par la porte de côté, et y demeurent longtemps.