Il existe une lumière particulière sur ce coude de la Seine, une lumière que les peintres ont poursuivie pinceau en main pendant trente ans. Monet a posé son chevalet ici même en 1869 ; Renoir, Sisley, Morisot et Pissarro l'ont suivi, transformant ce village des Yvelines, à une quinzaine de kilomètres à l'ouest de Paris, en laboratoire à ciel ouvert de l'impressionnisme. Les bateaux qui remontent le fleuve depuis la capitale y font escale au pied des coteaux, là où tout a commencé.
Marcher dans les tableaux
Le long des berges, des reproductions sur plaques émaillées sont installées à l'endroit exact où les toiles furent peintes ; Bougival en compte une douzaine. On s'arrête devant La Seine à Bougival de Monet, on lève les yeux, et le paysage réel se superpose à la toile : mêmes îles boisées, même courbe du fleuve, mêmes reflets tremblés. L'exercice, simple et gratuit, procure un plaisir étonnant — celui de vérifier, un siècle et demi plus tard, que la lumière n'a pas menti. Comptez une heure et demie pour la boucle complète des berges ; l'office de tourisme du village fournit un plan commode. Le chemin des Impressionnistes se poursuit vers Louveciennes et Marly pour qui souhaite prolonger la promenade sur les coteaux.
La machine qui abreuvait Versailles
Face à l'île de la Chaussée subsistent les vestiges d'une des plus grandes prouesses techniques du Grand Siècle. La machine de Marly, achevée en 1684, hissait l'eau de la Seine à plus de 150 mètres de hauteur grâce à quatorze roues à aubes géantes, pour alimenter les bassins de Versailles et de Marly. Sisley a peint le barrage en 1876 ; des panneaux racontent aujourd'hui l'histoire de ce monstre hydraulique démantelé au fil des siècles, dont le dernier bâtiment a disparu en 1968. Il faut un peu d'imagination, et elle vient sans effort devant le courant qui fronce toujours l'eau au même endroit.
La colline des musiciens et des écrivains
Les peintres n'étaient pas seuls à fréquenter Bougival. Sur les hauteurs, l'écrivain russe Ivan Tourgueniev fit construire une datcha de bois clair où il vécut ses dernières années, tout près de la villa de la cantatrice Pauline Viardot, l'amitié de sa vie ; la maison-musée conserve son cabinet de travail et raconte ce cénacle franco-russe où passèrent Flaubert et Saint-Saëns. Georges Bizet, installé de l'autre côté du fleuve, y acheva Carmen. Rarement un village aussi modeste aura concentré autant de chefs-d'œuvre au mètre carré.
Guinguettes et bords de l'eau
L'esprit des canotiers flotte encore sur les îles. C'est sur l'île de Croissy, juste en face, que se tenait La Grenouillère, cette célèbre baignade flottante où Monet et Renoir posèrent leurs chevalets côte à côte durant l'été 1869, inventant sans le savoir un mouvement pictural ; un musée lui est consacré sur la rive voisine. Les pontons rappellent que le canotage, immortalisé par Renoir, se pratique toujours sur ce bief tranquille. En saison, les berges retrouvent leurs airs de fête dominicale : promeneurs, avirons, terrasses où l'on s'attable pour une friture ou un verre de blanc frais. Le centre du village, grimpant de l'église médiévale Notre-Dame vers les coteaux, aligne ses ruelles calmes et ses murs de meulière. Tout se parcourt à pied depuis l'embarcadère, sans hâte, au rythme exact que réclame l'endroit ; une pause en terrasse face aux îles complète idéalement l'après-midi.
Repartir avec la lumière
Le soir, quand le bateau reprend le fil de la Seine vers Paris ou la Normandie, les coteaux de Bougival glissent lentement derrière les platanes. Chacun garde alors sa toile intérieure : un reflet, une passerelle, l'ombre d'une datcha entre les arbres. Les impressionnistes cherchaient l'instant ; cette escale en offre une provision généreuse, à emporter précieusement vers la suite du voyage.


