Le navire ralentit jusqu'au pas d'un marcheur, et le silence se fait sur les ponts. Devant l'étrave s'ouvre une tranchée rectiligne taillée dans la roche, si étroite que les voyageurs des deux bords peuvent presque toucher la paroi du regard. Franchir le canal de Corinthe ne ressemble à aucune autre navigation : pendant 6,4 kilomètres, on glisse entre deux murailles de calcaire qui séparent le Péloponnèse du continent grec.

Un rêve vieux de vingt-six siècles

L'idée de percer l'isthme remonte à Périandre, tyran de Corinthe au 7e siècle avant notre ère. Devant l'ampleur du chantier, il préféra faire construire le diolkos, une chaussée dallée sur laquelle on halait les navires d'une mer à l'autre. Néron lança les travaux de creusement en l'an 67, pioche d'or en main selon la légende, avant que le projet ne meure avec lui. Il fallut attendre 1893 pour que la percée s'achève enfin, faisant du Péloponnèse une île technique reliée au continent par quelques ponts. Vingt-cinq siècles de tentatives pour six kilomètres et demi de roche : peu d'ouvrages résument aussi bien l'obstination humaine.

Le passage, minute par minute

La traversée s'effectue en sens unique, par convois, et les navires d'un certain gabarit avancent derrière un remorqueur. Avec une largeur d'à peine plus de 21 mètres à la base, le chenal n'admet que des coques étroites : le Braemar, un navire de 195 mètres transportant quelque 900 passagers, a établi en octobre 2019 le record du plus long bâtiment à s'y faufiler, avec une marge de quelques dizaines de centimètres de chaque côté. Depuis le pont supérieur, on voit défiler les strates de la roche, les ponts routiers et ferroviaires suspendus au-dessus des mâts, et parfois la silhouette minuscule d'un adepte du saut à l'élastique qui salue les passagers.

Un ouvrage devenu spectacle

Le trafic commercial a depuis longtemps déserté cette voie trop juste pour les cargos modernes : environ 15 000 bâtiments l'empruntent encore chaque année, pour l'essentiel des voiliers, des yachts et des unités d'exception. Le canal vit donc aujourd'hui de sa propre légende, et il la porte bien. Les passagers se massent à l'avant dès l'annonce du passage, les appareils photo se lèvent ensemble, puis un calme étonnant s'installe : on entend l'eau contre la coque et les commentaires du bord, rien d'autre. Certains capitaines racontent le percement au micro pendant la traversée, et l'histoire prend une autre dimension quand les parois défilent à quelques mètres des balcons. Les meilleures places se trouvent tout à l'avant ou tout à l'arrière, là où la perspective de la tranchée s'étire d'un golfe à l'autre.

Corinthe l'antique, à deux pas de la tranchée

Les itinéraires qui empruntent le canal proposent souvent une halte ou une excursion vers Corinthe antique, toute proche. La cité fut l'une des plus puissantes de Grèce : son agora, ses colonnes doriques du temple d'Apollon et la fontaine Pirène se dressent au pied du rocher de l'Acrocorinthe, forteresse naturelle qui domine les deux golfes. Saint Paul y prêcha et y écrivit; les lecteurs de ses épîtres marchent ici dans un décor resté étonnamment lisible.

Quelques chiffres pour mesurer l'exploit

DonnéeValeur
Longueur du canal6,4 km
Largeur à la baseenviron 21,4 m
Tirant d'eau maximal7,3 m
Année d'achèvement1893
Passages annuelsenviron 15 000 navires

De l'autre côté

Puis les parois s'écartent, la mer reprend ses droits et le navire retrouve sa vitesse de croisière comme on reprend son souffle. Beaucoup restent un moment accoudés au bastingage, à regarder l'entaille se refermer dans la côte. Peu d'expériences maritimes tiennent en vingt minutes et se racontent pendant des années; celle-ci en fait partie, et elle donne envie de voir ce que la Grèce réserve au prochain détour du voyage.