L'entrée dans la Dart compte parmi les plus belles approches d'Angleterre : un estuaire étroit gardé de part et d'autre par deux châteaux, des collines du Devon plongeant dans une eau verte, puis Dartmouth qui apparaît, étagée sur sa rive, avec le Britannia Royal Naval College dominant les toits comme un palais. Les navires mouillent dans le fleuve ou à son embouchure selon leur taille, et le transbordement — une dizaine de minutes — dépose les passagers au Town Jetty, en plein centre.
Six cents ans de garde à l'embouchure
Le château de Dartmouth verrouille l'entrée de l'estuaire depuis plus de six siècles. Ses artilleurs tendaient autrefois une chaîne jusqu'à la rive opposée pour barrer la passe aux navires ennemis. On le rejoint à pied par une jolie route côtière d'une vingtaine de minutes, ou par une navette fluviale qui fait la traversée depuis le centre. Des salles de tir aux créneaux, tout respire la vieille rivalité franco-anglaise; la chapelle Saint-Petrox, accolée aux murailles, ajoute une note paisible au lieu.
Bayard's Cove et le souvenir du Mayflower
En revenant vers le centre, arrêtez-vous à Bayard's Cove, un quai pavé bordé de maisons anciennes qui a peu changé depuis le 17e siècle. C'est ici que le Mayflower et le Speedwell firent halte en 1620 pour réparer avant la traversée vers le Nouveau Monde. La série télévisée The Onedin Line y a aussi tourné ses scènes portuaires, ce qui en dit long sur l'authenticité du décor. Quelques mètres plus loin, la vieille ville aligne ses ruelles pentues : le Butterwalk, rangée de maisons à encorbellement du 17e siècle posées sur des colonnes de granit, en constitue le morceau de choix.
Le collège naval sur sa colline
Au-dessus de la ville, le Britannia Royal Naval College forme les officiers de la Royal Navy depuis 1905. La quasi-totalité des souverains britanniques récents y est passée — c'est d'ailleurs là que la future Élisabeth II rencontra le prince Philip en 1939. L'édifice de brique et de pierre, œuvre de l'architecte Aston Webb, se visite uniquement en tour guidé pré-réservé; si les places manquent, sa silhouette vue du fleuve reste l'une des images fortes de l'escale.
La Dart, une rivière à remonter
Dartmouth se savoure aussi depuis l'eau. Le traversier rejoint en quelques minutes Kingswear, le village aux façades pastel de la rive opposée, d'où part le chemin de fer à vapeur vers Paignton — locomotives fumantes, wagons anciens, échappées sur la mer. Les bateaux-promenade remontent quant à eux la Dart vers Totnes, entre bois, héronnières et villages amarrés à leurs pontons. Sur le chemin se cache Greenway, la maison de vacances d'Agatha Christie, conservée telle qu'elle l'a laissée et accessible par navette fluviale : la romancière y écrivait entre deux parties de croquet, face à ce fleuve qui inspira plusieurs de ses intrigues.
Pauses gourmandes
Le Devon a ses institutions : le cream tea — scones, crème caillée, confiture, et gare à l'ordre d'assemblage, sujet de querelle régionale avec les Cornouailles voisines —, les glaces à la crème fermière, et le poisson-frites dégusté sur le quai en surveillant les goélands, qui n'attendent qu'une seconde d'inattention. Les pubs au bord de l'eau servent crabes et moules de la baie dans des salles aux poutres basses, où les photographies de régates jaunies racontent un siècle de vie fluviale.
Dernier regard depuis le fleuve
Le retour en annexe offre la plus belle conclusion possible : la ville qui s'éloigne, le collège naval sur sa hauteur, les deux châteaux qui se referment derrière vous comme les battants d'une porte. Des générations de marins — explorateurs, émigrants, cadets — ont vu Dartmouth disparaître ainsi dans leur sillage. L'espace d'une escale, vous aurez partagé leur dernier regard, et compris pourquoi tant d'entre eux ont toujours voulu revenir.


