Au fond du Reykjarfjörður, sur la côte de Strandir, un bâtiment de béton long de 90 mètres se dresse face à la mer, adossé à une montagne striée de cascades. Aucune route principale, aucun village voisin : Djúpavík se résume à une poignée de maisons, une fabrique abandonnée et un silence que seul le vent vient troubler. Les navires d'expédition mouillent dans le fjord, et les zodiacs déposent les passagers sur un petit débarcadère, directement devant la fabrique. On comprend en quelques secondes qu'il ne s'agira pas d'une escale ordinaire.

Le géant de béton du hareng

Dans les années 1930, l'Islande vivait de l'argent du hareng. En 1934, des investisseurs choisirent ce fjord isolé des fjords de l'Ouest pour y bâtir ce qui devint le plus grand bâtiment de béton du pays — et l'une des premières usines de poisson entièrement automatisées d'Europe. Des convoyeurs acheminaient le hareng du quai jusqu'aux cuiseurs à vapeur, aux presses à huile et aux broyeurs. Pendant quelques étés, des centaines de travailleurs et de travailleuses saisonnières firent vivre ce bout du monde. Puis les bancs de hareng désertèrent la côte. L'usine ferma en 1954, à peine vingt ans après sa construction.

Une visite dans les entrailles de l'usine

L'usine ne fut jamais démolie, et c'est ce qui fait aujourd'hui la force du lieu. On parcourt ses salles immenses aux fenêtres brisées, entre cuves rouillées, machines figées et puits de lumière. Des expositions d'art contemporain et de photographies occupent une partie des espaces durant l'été, et les visites guidées racontent cette épopée maritime avec force détails. Sur le rivage repose une épave rouillée, échouée là depuis des décennies, que la marée caresse deux fois par jour. L'ensemble compose un décor que les photographes mettent longtemps à quitter.

L'hôtel qui refusa de mourir

En 1984, un couple d'Islandais racheta le site à l'abandon. Faute de pouvoir relancer l'industrie, ils transformèrent l'ancien dortoir des ouvrières en un petit hôtel chaleureux, meublé de photographies d'époque. On s'y arrête pour un café, une pointe de gâteau à la rhubarbe ou une soupe d'agneau — la seule table du fjord, et l'une des plus mémorables d'Islande précisément pour cette raison. Derrière les bâtiments, un sentier court vers la cascade qui dévale la paroi; quelques minutes de marche suffisent pour embrasser tout le hameau du regard — les ruines, l'épave, l'hôtel et la mer, résumé saisissant d'un siècle d'histoire islandaise.

La côte de Strandir qui entoure le fjord demeure l'une des régions les moins peuplées d'Islande : quelques fermes dispersées, des plages où s'entasse le bois flotté venu de Sibérie par les courants, et des pistes que la neige coupe une partie de l'année. Djúpavík ne compte plus qu'une poignée d'habitants à l'année. Cet isolement, fatal jadis à l'aventure industrielle, est devenu paradoxalement sa richesse : il attire désormais les voyageurs en quête de lieux que le tourisme de masse ne sait pas atteindre.

Ce que cette escale demande

  • Des vêtements chauds et imperméables, même en plein été.
  • De bonnes chaussures : les abords des installations et le sentier de la cascade sont inégaux.
  • Un peu de lenteur : le lieu se savoure davantage qu'il ne se visite.

Les eaux se referment

Quand les zodiacs regagnent le navire, l'usine rapetisse contre sa montagne et le hameau retourne à son immobilité. Djúpavík laisse une impression rare : celle d'avoir touché du doigt la fragilité des entreprises humaines face à la nature, et la ténacité de ceux qui choisissent malgré tout d'y vivre. Longtemps après avoir quitté la côte de Strandir, on repense à ce géant de béton qui attend, patiemment, ses prochains visiteurs.