Entre Rouen et l'estuaire, la Seine ne file pas droit vers la mer : elle dessine de grandes boucles paresseuses, bordées de forêts et de vergers. Duclair occupe le creux de l'une d'elles, au cœur du Parc naturel régional des Boucles de la Seine normande. Quand le bateau s'y amarre, le fleuve semble ralentir avec lui. La journée qui s'annonce sera faite de pierres romanes, de sous-bois et d'une étonnante histoire de canard.
Un bourg au rythme du fleuve
Le centre se rejoint en quelques pas depuis l'embarcadère. Ici, pas de monuments qui écrasent le passant : des maisons normandes, des commerces de bouche, des berges où l'on marche ou pédale entre l'eau et les coteaux boisés. Les amateurs de botanique pousseront jusqu'à l'Archipel des Eaux mêlées, un jardin paysager doublé d'un arboretum, idéal pour une flânerie d'avant-midi. L'atmosphère est celle d'une Normandie quotidienne, sans mise en scène. Les commerces de la rue principale suffisent à composer un pique-nique de circonstance : fromages de la vallée, pain frais, jus de pomme artisanal.
Jumièges, la plus belle ruine de France
La véritable raison de cette halte se cache à quelques kilomètres : Duclair constitue le point d'accès le plus proche de l'abbaye de Jumièges. Fondée au VIIe siècle, cette puissante maison bénédictine fut l'un des grands foyers intellectuels et religieux de la région. Ses deux tours jumelles et sa nef ouverte sur le ciel composent un décor que beaucoup surnomment « la plus belle ruine de France ». On circule librement entre les murs blancs, le regard sans cesse attiré vers le haut, et l'on comprend vite pourquoi tant de visiteurs repartent silencieux de ce lieu suspendu entre gloire et abandon. Les croisières fluviales organisent généralement le transfert; en solo, le trajet se règle en quelques minutes de taxi, à travers vergers et sous-bois.
La route des abbayes
Jumièges n'est qu'un chapitre d'un itinéraire plus vaste. Duclair s'inscrit sur la route des Abbayes de la vallée de la Seine, entre Saint-Martin-de-Boscherville et les maisons monastiques de l'aval. Un peu plus loin le long du fleuve, l'abbaye de Saint-Wandrille abrite toujours une communauté de moines bénédictins; on peut s'y joindre à une visite guidée, puis repartir avec les produits de la boutique. D'une enceinte à l'autre, le paysage alterne prairies, vergers et versants boisés, comme si la vallée avait été dessinée pour le recueillement.
Le canard qui a fait le tour des grandes tables
Impossible de repartir sans évoquer la fierté locale : le canard de Duclair. Cette volaille à la chair sombre a conquis les grands chefs, qui l'apprêtent à l'orange, au sang ou aux cerises. Les tables du bourg perpétuent la tradition, et le repas devient ici une façon de prolonger la rencontre avec le terroir normand. Ceux qui préfèrent le sucré trouveront dans les vergers voisins la source des pommes qui parfument tartes et jus artisanaux.
Prendre le temps, tout simplement
Cette halte n'exige aucun programme minuté. Certains passagers choisissent de rester près de l'eau, un carnet à la main, pour croquer les silhouettes des péniches qui remontent le courant. D'autres suivent les rives vers l'aval, là où les vaches paissent sous les pommiers, dans un paysage qui semble peint d'avance. Chacun retrouve le bord avec la même impression d'avoir respiré plus lentement que d'habitude.
En fin de journée, le bateau largue les amarres et la boucle reprend son lent mouvement. Les tours de Jumièges disparaissent derrière les arbres, une à une, comme des voiles qu'on affale. Il reste alors ce sentiment particulier des escales fluviales réussies : celui d'avoir partagé, quelques heures durant, la vie tranquille d'un village qui regarde passer la Seine depuis des siècles.


