Aucun quai, aucune route, aucun habitant. Edgeøya, troisième île de l'archipel du Svalbard par la taille, se mérite en Zodiac, bottes aux pieds, sous l'œil attentif des guides polaires. Ici, le voyageur ne visite pas : il est admis, pour quelques heures, dans un monde qui appartient aux morses, aux rennes et aux ours. Les navires d'expédition qui contournent le Svalbard par l'est réservent à cette île sauvage certains de leurs moments les plus forts.
L'approche par le Freemansundet
Beaucoup d'itinéraires abordent Edgeøya par le Freemansundet, le détroit qui la sépare de sa voisine Barentsøya. Depuis le pont, jumelles en main, chacun scrute les rives : les ours polaires viennent régulièrement se reposer sur la toundra de part et d'autre du passage, attirés par les carcasses de phoques ou de baleines que la mer dépose parfois sur les grèves. L'observation se fait à distance, dans le respect strict des règles du Svalbard, et c'est précisément cette distance qui rend la rencontre si vraie.
Kapp Lee, le royaume des morses
À la pointe nord-ouest de l'île, Kapp Lee accueille l'un des reposoirs de morses les plus fréquentés de la région. Les débarquements en Zodiac se font sur la plage, à bonne distance du groupe : des dizaines de corps massifs entassés flanc contre flanc, des défenses qui se lèvent paresseusement, un concert de souffles et de grognements que l'on entend bien avant de le voir. Dans l'eau, quelques têtes curieuses suivent parfois les embarcations.
Le site raconte aussi une histoire humaine. On distingue encore les fondations d'une habitation pomore et plusieurs cabanes de trappeurs, dont une hutte hexagonale posée près du reposoir. Dès le dix-septième siècle, chasseurs russes puis norvégiens ont traqué ici la baleine et le morse par milliers. Les ossements blanchis qui parsèment la grève rappellent cette époque révolue; la colonie qui prospère de nouveau à Kapp Lee en marque, d'une certaine façon, la revanche.
La toundra et ses habitants
Passé la plage, la toundra s'étend, rase et spongieuse, piquée de mousses et de fleurs minuscules. Les rennes du Svalbard, plus petits et plus trapus que leurs cousins du continent, broutent sans grande inquiétude. Avec un peu de chance, un renard arctique traverse le champ de vision, et les mouettes tridactyles animent les plages. Selon les expéditions, d'autres sites complètent la découverte :
- Andréetangen, autre reposoir de l'espèce au ras d'une longue flèche de sable;
- Sundneset, avec ses plages soulevées par le lent rebond du sol et ses falaises à oiseaux;
- les randonnées guidées en terrain libre, du rivage vers les hauteurs, pour prendre la mesure de l'immensité.
Le temps suspendu du Haut-Arctique
Edgeøya appartient à une réserve naturelle parmi les plus strictes d'Europe. Tout débarquement suit un protocole précis : périmètres de sécurité, guides armés en vigie, effectifs limités à terre. Rien n'est jamais garanti : la houle, la brume ou la présence d'un ours peuvent modifier le programme en une heure, et cette incertitude fait partie intégrante de tout voyage en zone polaire. Cette discipline, loin de peser, donne son sens à la visite. On marche peu, on parle bas, on regarde beaucoup. Le paysage se charge alors d'une intensité singulière : lumière laiteuse sur les glaciers lointains, vent qui couche les herbes, silence troué par le cri d'une sterne.
Au retour, tandis que le Zodiac file vers le navire, l'île referme derrière elle son horizon de brume et de pierre. Personne ne raconte Edgeøya de la même manière : certains parlent des morses, d'autres d'un ours aperçu au détroit, d'autres encore de ce sentiment rare d'avoir été toléré dans un monde complet sans l'homme. Tous conviennent d'une chose : on revient de cette rive changé, avec l'envie tenace de retrouver un jour le Grand Nord.


