Derrière la vitre, un saumon remonte le courant. La scène se passe à dix mètres du Rhin, dans une salle d'observation souterraine où petits et grands retiennent leur souffle. Gambsheim, halte fluviale alsacienne à 15 kilomètres au nord de Strasbourg, offre aux croisières rhénanes une étape inattendue : l'une des plus grandes passes à poissons d'Europe, doublée d'un point de vue privilégié sur la vie du grand fleuve.

Une étape technique devenue attraction

Le site organise le passage des bateaux et celui, plus discret, des poissons. D'un côté, les grandes écluses hissent ou descendent péniches et paquebots fluviaux le long du cours aménagé; l'attente devant les portes géantes fait partie du spectacle, et bien des passagers se massent sur le pont pour suivre la manœuvre, chronomètre en main. De l'autre, un ouvrage plus modeste mais tout aussi ingénieux permet aux espèces migratrices de franchir le barrage : la passe à poissons, inaugurée en 2006 au 309e kilomètre du Rhin, d'où son nom d'espace visiteurs, le Passage309.

La grande migration vue de l'intérieur

Les chiffres donnent la mesure de l'ouvrage : 290 mètres de long, 40 bassins successifs pour compenser 10 mètres de dénivelé, et environ 60 000 poissons qui l'empruntent chaque année. La salle souterraine, équipée de trois baies vitrées, permet d'observer saumons, anguilles et autres migrateurs en plein effort, tandis qu'une exposition permanente explique la biodiversité rhénane, les conséquences des grands aménagements et le lent retour des espèces voyageuses. Les enfants collent leur nez aux vitres, les adultes aussi : difficile de rester indifférent devant cette persévérance à l'état pur. Comptez une bonne heure pour la visite; les curieux prolongeront volontiers vers le plan d'eau et le petit bassin de plaisance voisins. Le lieu, transfrontalier jusque dans son esprit, se partage avec la commune allemande de Rheinau, juste en face.

Un village alsacien au bord de l'eau

Autour de la halte, Gambsheim vit au rythme paisible de la plaine du Ried : maisons fleuries, clocher, vergers et sentiers de digue où les habitants promènent chiens et bicyclettes. Les cloches sonnent les heures sans se presser, et l'on règle vite son pas sur ce métronome-là. Une marche sur la berge, entre saules et bras morts, offre un moment de calme apprécié après les grandes étapes urbaines de l'itinéraire. Les oiseaux d'eau abondent, hérons compris, et les couchers de soleil sur la plaine comptent parmi les gratifications simples de cette portion du voyage.

Strasbourg à portée d'excursion

La proximité de Strasbourg, à un quart d'heure de route, explique la présence de cette halte sur bien des programmes rhénans. Plusieurs compagnies y organisent leurs excursions vers la capitale alsacienne : la cathédrale, dont la flèche de grès rose se repère de loin dans la plaine, la Petite France et ses maisons à colombages penchées sur les canaux, propices à la flânerie entre deux ponts fleuris, ou encore les institutions européennes. D'autres circuits filent vers les villages du vignoble et les tables régionales, entre choucroute, kougelhopf et vins blancs d'Alsace. Le retour se fait souvent en fin d'après-midi, quand la lumière descend sur la plaine.

Le fleuve continue

En quittant l'écluse, le bateau retrouve le courant et la forêt rhénane défile de nouveau. Quelque part sous la coque, des saumons poursuivent leur propre remontée, obstinés, vers les frayères retrouvées du bassin. Cette pensée accompagne agréablement la navigation : sur le Rhin d'aujourd'hui, les voyageurs à nageoires et les voyageurs à passerelle ont chacun leur chemin, et Gambsheim est l'endroit où les deux se croisent.