Il faut renoncer d'emblée à prendre la mesure de l'île de Baffin. Cinquième plus grande île du monde, elle déploie dans l'Arctique canadien des fjords aux parois de granit, des calottes glaciaires et des côtes où dérivent des icebergs de la taille d'immeubles. Aucun navire conventionnel n'y fait escale au sens habituel : seuls les bateaux d'expédition s'y aventurent, durant le bref été du Nunavut, et chaque débarquement en zodiac s'apparente à une petite exploration préparée avec soin par l'équipe de guides naturalistes du bord.

Le silence constitue ici la première rencontre. Un silence si complet qu'on entend craquer la glace à des centaines de mètres et souffler les baleines bien avant de les voir.

Des fjords taillés dans le granit

La côte nord-est de l'île recèle des fjords parmi les plus spectaculaires de la planète, tel le fjord Sam Ford, où des murailles de pierre s'élèvent à la verticale au-dessus d'une eau d'obsidienne. Les zodiacs se faufilent entre les glaces flottantes, minuscules points orange au pied de falaises qui attirent les grimpeurs les plus audacieux du monde. Des cascades y chutent directement dans la mer depuis les hauteurs. Nul besoin d'être alpiniste pour ressentir ce que ces lieux imposent : une humilité immédiate, presque physique. Ce socle rocheux compte parmi les plus anciens de la planète, raboté puis poli par des glaciations successives.

Le peuple de la banquise

La faune arctique règne sur ces parages. L'ours polaire arpente les rivages et les plaques de glace à la recherche de phoques ; les morses se prélassent en colonies bruyantes ; les bélugas croisent dans les baies. Le graal des observateurs demeure le narval, cette baleine à la longue défense torsadée qui fréquente notamment les eaux du golfe de Buchan. Sur la toundra, l'œil exercé repère renards arctiques, lièvres et parfois des caribous, tandis que les falaises bourdonnent d'oiseaux marins en pleine saison de nidification.

Les communautés du Nunavut

Les itinéraires font régulièrement escale dans de petites communautés inuites, la capitale territoriale, Iqaluit, servant souvent de point d'embarquement ou de débarquement. À Pond Inlet, face aux glaciers de l'île Bylot, comme à Pangnirtung, nichée au fond du détroit de Cumberland et réputée pour ses tapisseries et ses estampes, l'accueil passe par les chants, les jeux traditionnels et les ateliers d'artistes. Depuis Pangnirtung s'ouvre aussi le parc national Auyuittuq, « la terre qui ne fond jamais » en inuktitut, dont les pics de granit attirent randonneurs et alpinistes du monde entier. Ces rencontres, préparées avec les communautés elles-mêmes, comptent souvent parmi les souvenirs les plus précieux du voyage : l'Arctique cesse d'être un paysage pour devenir un monde habité, porteur d'une culture millénaire bien vivante.

La lumière sans fin

En plein été, le soleil descend à peine sous l'horizon. Les journées s'étirent dans une clarté dorée qui métamorphose la glace heure après heure, du blanc bleuté de midi aux roses profonds de la nuit claire. C'est aussi la saison où la toundra se couvre de fleurs minuscules, saxifrages et pavots arctiques, touches de couleur au pied des glaces. Les photographes ne savent plus quand dormir ; les autres apprennent simplement à rester sur le pont, emmitouflés, à regarder défiler ce que peu d'humains verront jamais de leurs yeux.

Ce que Baffin laisse en partant

Au dernier soir, quand la proue met le cap vers le sud, beaucoup de passagers restent silencieux face au sillage. L'île de Baffin ne se raconte pas facilement : elle se mesure en frissons, en respirations retenues, en horizons trop vastes pour la mémoire. Ceux qui en reviennent disent souvent la même chose : on ne rentre pas tout à fait identique d'un lieu pareil. Et c'est sans doute la meilleure raison d'y aller.