Aucun quai, aucune route, aucun habitant : Barentsøya se mérite. Cette île du sud-est du Svalbard, séparée du Spitzberg par des détroits parcourus de courants, se découvre uniquement en croisière d'expédition, à bord de zodiacs qui déposent les passagers sur des plages de galets battues par le vent. Ici commence l'Arctique des cartes anciennes, celui des trappeurs et des ours, où chaque débarquement dépend de la glace, de la houle et de la faune présente sur le rivage.

Une réserve naturelle intégrale

L'île appartient à la réserve naturelle du Søraust-Svalbard, l'un des espaces protégés les plus stricts de Norvège. Les navires d'expédition qui s'y aventurent suivent des règles précises : petits groupes, périmètres de sécurité établis par des guides armés, distances respectueuses avec les animaux. Cette rigueur n'enlève rien au plaisir de la découverte; elle le rend possible. Car Barentsøya demeure avant tout le territoire de l'ours polaire, qui parcourt ses côtes en quête de phoques.

Les débarquements classiques

Trois sites reviennent souvent dans les carnets de bord. À Sundneset, face au détroit de Freemansundet, une ancienne cabane de trappeur rappelle l'époque où quelques hommes hivernaient dans ces solitudes pour le commerce des fourrures. La marche s'y poursuit sur la toundra, à la recherche des rennes du Svalbard et des bernaches nonnettes qui nichent dans les parages.

À Kapp Waldburg, le spectacle est ailleurs : une colonie de mouettes tridactyles occupe les falaises, et leur vacarme accompagne toute la visite. Des milliers d'oiseaux vont et viennent entre la paroi et la mer, sous l'œil des renards polaires qui patrouillent au pied des rochers en espérant un œuf ou un oisillon tombé du nid. La vallée de Rindedalen, enfin, se prête à des marches plus longues sur un tapis de mousses et de lichens où s'accrochent, l'été, quelques fleurs minuscules.

Ce que l'on ressent sur place

Une sortie à Barentsøya ne ressemble en rien à une visite classique. Le débarquement lui-même devient un événement : la descente dans le zodiac, l'écume glacée, l'approche du rivage, puis ce moment où l'on pose la botte sur une terre qui n'a peut-être vu personne depuis des semaines. Le silence n'est jamais total, car le vent, les oiseaux et le ressac composent une trame sonore continue, mais l'absence de toute trace humaine agit profondément sur les voyageurs. Beaucoup rangent leur appareil photo au bout de quelques minutes, simplement pour être là.

Les paysages jouent sur une palette sobre : brun de la toundra, gris des pierriers, blanc des névés, avec parfois la tache claire d'un ours aperçu à bonne distance depuis le navire. Les photographes apprécient la lumière rasante qui sculpte les reliefs, tandis que les contemplatifs se contentent d'écouter et de regarder. Chacun trouve son compte dans cette immensité.

Une escale qui dépend du ciel

Il faut le savoir : rien n'est jamais garanti dans cette partie du Svalbard. Un ours installé sur le site prévu, une mer trop formée ou un banc de brume peuvent transformer le programme en quelques minutes. Les chefs d'expédition disposent toujours d'un plan de rechange, et c'est aussi cela, l'esprit du voyage polaire : accepter que la nature décide. Les briefings donnés à bord la veille précisent les scénarios possibles, et les annonces du matin confirment le programme retenu; mieux vaut donc garder une part de souplesse dans ses attentes, et savourer ce que la journée voudra bien offrir.

Repartir autrement

Quand les zodiacs regagnent le navire et que l'île s'estompe dans le sillage, quelque chose a changé chez la plupart des passagers. Barentsøya n'offre ni monument ni village, seulement la rencontre brute avec un monde resté tel qu'il était avant nous. Ceux qui y ont marché n'oublient pas cette sensation, et bien des voyageurs redescendent vers le sud avec l'envie déjà installée de retrouver un jour les hautes latitudes.