Un pont de pierre vieux de dix-huit siècles enjambe toujours l'Ouvèze au Pouzin, et il résume à lui seul le destin de cette petite ville ardéchoise : traverser les époques, coûte que coûte. Posée sur la rive droite du Rhône, au débouché d'une vallée qui s'enfonce vers les plateaux, cette étape des croisières rhodaniennes ne joue pas dans la cour des grandes escales provençales. Elle raconte autre chose : la vie tenace d'un bourg fluvial qui a tout connu, des légions romaines aux bombardiers de 1944.
Le pont romain, survivant obstiné
À quelques minutes de marche des quais, le pont romain mérite la première visite. Élevé au IIe siècle, entièrement bâti en petits blocs de calcaire extraits des environs, il franchit l'Ouvèze d'une arche unique dont la largeur inhabituelle intrigue les archéologues : il fallait que le passage soit fréquenté pour justifier un tel chantier, preuve que la vallée servait déjà de grand corridor de circulation. Culées et voûte d'origine tiennent toujours, dix-huit siècles plus tard. On s'attarde à observer l'appareillage des pierres rousses, on imagine les chars et les muletiers, et l'on mesure la chance de pouvoir encore poser la main sur un ouvrage gallo-romain d'époque.
Une histoire mouvementée
Le Pouzin porte les cicatrices de plusieurs guerres. Place forte protestante au temps des guerres de Religion, la cité fut dévastée et brûlée par les armées royales en 1629. Trois siècles plus tard, en août 1944, les bombardements alliés visant les ponts et le dépôt d'essence détruisirent les trois quarts de la localité et coûtèrent la vie à quarante-cinq habitants. Reconstruite après-guerre, elle conserve de cette époque une église du XXe siècle retenue parmi les sites remarquables du patrimoine architectural moderne de la région. Se promener ici, c'est lire ces strates superposées : une arche antique, des façades d'après-guerre, une mémoire discrète mais présente à chaque coin de rue.
Le fleuve, l'Ouvèze et la ViaRhôna
Les berges offrent une promenade paisible au confluent des deux cours d'eau, là où l'eau vive de l'Ardèche rencontre le grand courant descendu des Alpes. La ViaRhôna, cette véloroute qui suit le Rhône du lac Léman à la Méditerranée, traverse la commune : les marcheurs peuvent en emprunter un tronçon vers le sud, entre roselières et vergers d'abricotiers, en guettant hérons et cygnes. Les cyclistes au long cours y croisent les promeneurs d'un jour, sacoches pleines et mollets hâlés, dans cette fraternité particulière des chemins qui suivent l'eau. Le va-et-vient des barges et des paquebots fluviaux anime l'eau, rappel que cette vallée demeure une voie de transport vivante et non un simple décor.
Porte des gorges de l'Ardèche
Pour beaucoup de passagers, l'escale sert de point de départ vers l'arrière-pays. Les excursions en autocar filent vers les gorges de l'Ardèche, ce canyon célèbre pour ses falaises calcaires et son arche naturelle du Pont d'Arc, dans un paysage de garrigue et de chênes verts. La route panoramique enchaîne les belvédères vertigineux au-dessus de la rivière, où glissent les canoës multicolores. Ceux qui restent au village y gagnent une matinée tranquille, un café en terrasse sous les platanes et des conversations avec des Ardéchois fiers de leur coin de pays, toujours prêts à conseiller un producteur de miel ou de picodon.
Lorsque le navire largue ses amarres et reprend le fil du courant, la vieille arche disparaît derrière les arbres. Le Pouzin ne cherche pas à éblouir. Il témoigne, avec la sobriété des lieux qui ont survécu, de ce que le temps fait aux villes et de ce que les villes font au temps. Il arrive que ce genre d'escale, sans fanfare, laisse une empreinte plus durable que bien des sites illustres.


