Entre la Sicile et le continent, le détroit resserre la mer en un couloir de courants que les Anciens peuplèrent de monstres : Charybde engloutissait les navires, Scylla dévorait les marins. Les felouques à haute passerelle y traquent encore l'espadon l'été, silhouettes uniques au monde ; les paquebots, eux, franchissent le passage sans encombre et s'amarrent en plein cœur de Messine, porte d'entrée de la Sicile orientale et poste d'observation idéal sur ce bras de mer chargé de légendes.

Une ville plusieurs fois recommencée

Le quai touche presque le centre : dix minutes de marche mènent à la piazza del Duomo. En chemin, on comprend vite que la cité est neuve malgré ses origines antiques : le tremblement de terre de 1908, l'un des plus meurtriers de l'histoire européenne, puis les bombardements de 1943 l'ont contrainte à se rebâtir deux fois en une seule génération. Ses avenues larges et basses racontent cette prudence ; quelques survivants, comme la petite église normande des Catalans, émergent du passé en contrebas des rues modernes, et un tramway file le long du front de mer pour épargner les distances.

Midi au campanile

La cathédrale, d'origine normande et reconstruite à l'identique après chaque catastrophe, garde un trésor dans son campanile : une horloge astronomique montée en 1933 par les ateliers Ungerer de Strasbourg, l'une des plus complexes au monde. Chaque jour à midi, lion rugissant, coq battant des ailes et cortèges de bronze s'animent pendant plusieurs minutes sous les yeux de la place entière ; le spectacle vaut d'organiser sa matinée autour, granita au café couronnée de crème et brioche tiède à la main, comme le veut le déjeuner sicilien. Face au parvis, la fontaine d'Orion, sculptée au XVIe siècle, célèbre le fondateur mythique de la cité ; sur les hauteurs, le sanctuaire du Cristo Re offre à qui grimpe une demi-heure le meilleur balcon sur le bras de mer.

Deux Caravage en marge des foules

Au nord du centre, le musée régional conserve deux toiles majeures, la Résurrection de Lazare et l'Adoration des bergers, que le Caravage peignit lors de son passage en 1608 et 1609, ainsi que des œuvres d'Antonello de Messine, l'enfant du pays qui porta la peinture sicilienne au sommet de la Renaissance. Le musée reste étonnamment paisible : les foules filent vers Taormine, et les amateurs d'art s'offrent ici un tête-à-tête rare avec deux géants.

Taormine et le volcan

Car telle est l'autre vocation de l'escale : servir de base aux grandes excursions. Taormine, perchée au-dessus de la mer avec son théâtre antique face à l'Etna, se rejoint en une petite heure de route ; le volcan lui-même, plus haut sommet actif d'Europe, se laisse approcher par ses pentes noires et ses cratères éteints. Les excursions du bord organisent la journée ; les indépendants surveilleront l'horaire du retour, la route du détroit étant chargée en été.

Repères entre deux rives

  • Accostage au centre, piazza del Duomo à une dizaine de minutes à pied.
  • Horloge astronomique en action chaque jour à midi précis.
  • Musée régional : Caravage et Antonello de Messine, à l'écart des foules.
  • Taormine à environ une heure de route, Etna en excursion à la journée.

En refranchissant le détroit

Au départ, les traversiers croisent sous l'étrave — certains embarquent des trains entiers — et la Calabre se dresse en face, si proche qu'on distingue ses maisons, et la Madonnina dorée du port bénit les navires comme elle le fait depuis un siècle. Charybde et Scylla se sont assagis, mais le détroit garde son pouvoir : peu de passages maritimes concentrent autant d'histoires par mille nautique, et Messine en demeure la gardienne patiente.