Il fut un temps où deux papes se disputaient la chrétienté, et l'un des deux régnait ici. Peñíscola, sur la côte du Levant espagnol, s'avance dans la Méditerranée au bout d'un cordon de sable : un rocher fortifié, couronné d'un château, ceinturé de remparts, relié à la terre par un isthme que la mer a parfois recouvert au fil des siècles. La silhouette se reconnaît de loin, et elle tient ses promesses de près.

Du quai à la vieille ville

Les passagers débarquent près du port de pêche, au pied même du promontoire. Tout se fait ensuite à pied : la vieille ville se mérite par des ruelles en pente, pavées et blanchies à la chaux, où les balcons croulent sous les géraniums. On franchit le Portal de Sant Pere ou le Portal Fosc, passages voûtés ménagés dans les murailles, et l'on grimpe sans se presser, en s'arrêtant aux points de vue qui s'ouvrent entre les maisons. Prévoyez des chaussures confortables : les pavés, polis par les siècles, se montrent glissants quand on les descend trop vite.

Le château du Papa Luna

Au sommet, la forteresse témoigne d'une histoire peu commune. Bâtie par les Templiers au tournant du XIVe siècle sur les vestiges d'une citadelle arabe, elle devint de 1415 à 1423 la résidence de Benoît XIII, le « Papa Luna », pape d'Avignon réfugié ici pendant le Grand Schisme d'Occident. Depuis ses terrasses, la vue embrasse la mer sur trois côtés, les toits du bourg et la longue courbe de la côte. Les salles voûtées, la cour d'armes et les anciennes dépendances se parcourent en une heure environ.

Remparts, canons et Bufador

Autour du château, les fortifications du XVIe siècle, renforcées sous Philippe II, offrent un chemin de ronde d'où les canons pointent encore vers l'horizon. En redescendant, tendez l'oreille près du Bufador : cette cheminée naturelle creusée dans le rocher communique avec la mer, et par houle forte, l'eau y respire bruyamment sous les pieds des passants. Les enfants adorent, les photographes aussi.

Un décor de cinéma

Ce théâtre de pierre n'a pas échappé aux caméras. En 1961, Charlton Heston y tournait Le Cid ; plus récemment, la série Game of Thrones y a planté la cité de Meereen. En parcourant les venelles, on comprend le choix des repéreurs : chaque angle de mur semble prêt pour la scène suivante. Le petit musée de la Mer, installé dans un bâtiment ancien du quartier haut, raconte pour sa part la longue histoire maritime de la presqu'île.

La plage et la criée

En contrebas, deux mondes se partagent le rivage. Au nord, une plage de sable s'étire sur plus de cinq kilomètres le long de la station moderne, parfaite pour une baignade ou une marche les pieds dans l'eau. Au sud, le port de pêche continue de vivre à son rythme : en fin d'après-midi, les chalutiers rentrent et déchargent leurs caisses sous les cris des goélands, spectacle gratuit et immuable de la Méditerranée espagnole. Plus au sud, la sierra d'Irta déroule l'un des derniers littoraux sauvages de la région, un parc naturel où criques de galets et collines de romarin se succèdent sans une construction.

Le rocher dans le rétroviseur

On redescend vers le quai par les mêmes ruelles, différentes dans la lumière déclinante, en s'accordant au passage un verre d'orxata bien froide, la boisson emblématique de la région de Valence. Peñíscola appartient à cette famille d'escales où l'histoire n'est pas enfermée dans un musée : on marche dedans, littéralement, du premier pas au dernier. Le navire s'éloigne, le château rétrécit sur son rocher, et chacun garde en tête la même image, celle d'une forteresse qui, six cents ans plus tard, refuse toujours de quitter la mer.