Le Pô ne se presse jamais. Le plus long fleuve d'Italie traverse sa plaine entre de hautes digues herbeuses, longeant des peupleraies où chassent les hérons et des villages que le voyageur pressé ne verra jamais. Polesella est de ceux-là : une escale de silence dans le Polesine, cette langue de terre fertile serrée entre le Pô et l'Adige, au sud de Venise. Le navire s'y arrête non pour la localité elle-même, mais pour ce qu'elle met à portée de main : Ferrare la Renaissance et une villa de Palladio.

Sur la digue

L'amarrage se fait au pied de la digue, dans un paysage horizontal où le ciel occupe presque toute la place. Avant de partir en excursion, montez sur la levée : d'un côté le fleuve, large et brun, charriant ses histoires de crues ; de l'autre, les toits du bourg, les champs de maïs et les clochers de la plaine. Les habitants y promènent leur chien, saluent d'un signe de tête. Cette Italie sans monuments à l'horizon a son charme propre, fait de brumes matinales et de bicyclettes. En aval, le delta du Pô éparpille ses bras entre roselières et lagunes, royaume des hérons cendrés, des sternes et des flamants qui fréquentent ses bancs de sable.

Ferrare, la ville des Este

À moins d'une demi-heure d'autocar attend l'une des grandes cités de la Renaissance italienne. Ferrare, inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO, conserve au centre exact de ses rues un château de conte : le castello Estense, douves pleines d'eau, pont-levis et tours de brique rousse, forteresse urbaine des ducs d'Este qui firent de leur cour un phare des arts. Autour s'étend une ville double : au sud, le lacis médiéval aux ruelles voûtées comme la via delle Volte ; au nord, l'« Addizione Erculea », extension planifiée dès la fin du XVe siècle qui lui vaut le titre de première ville moderne d'Europe.

Une cité qui pédale

Près de neuf kilomètres de murailles enserrent encore la vieille ville, et l'on peut marcher sur ces remparts plantés d'arbres. En bas, les bicyclettes règnent : la cité des Este compte parmi les capitales italiennes du vélo, et le ballet des cyclistes de tous âges sur les pavés fait partie du spectacle. La cathédrale à la façade sculptée, les palais de brique, les trattorias servant la cappellacci di zucca, ces pâtes farcies à la courge : la demi-journée passe vite, trop vite.

Villa Badoer, l'élégance selon Palladio

Autre excursion possible depuis Polesella : Fratta Polesine et sa villa Badoer, dessinée en 1556 par Andrea Palladio, l'architecte le plus imité de l'histoire occidentale. Fronton à colonnes, escalier monumental, ailes de service incurvées comme deux bras ouverts sur la campagne : la villa, inscrite au patrimoine mondial avec les autres œuvres du maître, montre l'idéal palladien à l'état pur. Ses fresques intérieures et le petit musée archéologique installé dans ses dépendances complètent la visite.

Le goût de la plaine

Le Polesine nourrit ses visiteurs sans chichis : riz des rizières du delta voisin, anguille, courge, vins des sables. Le risotto à l'anguille du delta figure parmi les plats emblématiques de la région, tout comme les fruits des vergers qui prospèrent sur ces terres d'alluvions. Si votre programme inclut une halte gourmande, laissez-vous tenter par la cuisine de cette campagne d'eaux mêlées, qui ressemble à ses paysages : discrète d'abord, attachante ensuite.

Ce que murmure le fleuve

Au départ, le navire glisse de nouveau entre les digues, et la plaine reprend son souffle régulier. Polesella aura été une parenthèse : pas de foule, pas de grand-place célèbre, seulement un fleuve patient et, tout autour, des trésors que l'Italie distribue même à ses campagnes les plus discrètes. Certains passagers noteront Ferrare parmi leurs plus belles surprises du voyage ; le Pô, lui, n'en tirera aucune gloire. Il continue simplement de couler.