Bien avant l'accostage, deux tours de pierre rose émergent des toits bruns. Elles signalent l'abbaye Saint-Philibert, l'un des plus anciens grands sanctuaires romans de France, autour duquel Tournus s'est blottie il y a mille ans. La halte fluviale se trouve à quelques pas du centre, sur cette rive de la Saône où la Bourgogne commence à sentir le Midi : toits de tuiles rondes, façades ocre, platanes sur les quais. L'escale tient dans une demi-journée et laisse pourtant une impression durable, celle d'avoir touché le cœur ancien du pays.

Saint-Philibert, mille ans debout

Passé le portail, la surprise est totale : une nef immense aux piliers cylindriques de pierre rose, coiffée de voûtes transversales uniques dans l'art roman, baignée d'une lumière douce. Bâtie autour de l'an mil par les moines qui fuyaient les raids normands avec les reliques de saint Philibert, l'abbatiale a conservé sa crypte aux colonnes frêles, son narthex massif et sa chapelle haute. Cloître, salle capitulaire, réfectoire et cellier complètent un ensemble monastique du XIe siècle presque intact, rareté absolue en Europe. La visite se fait librement, dans un silence qui impose de lui-même le pas lent.

L'Hôtel-Dieu et le musée Greuze

À quelques rues de là, l'Hôtel-Dieu du XVIIe siècle a gardé ses salles des malades lambrissées, ses lits clos alignés et surtout son apothicairerie, où faïences et pots d'étain attendent encore les préparations. Le bâtiment abrite aussi le musée consacré à Jean-Baptiste Greuze, peintre né à Tournus en 1725, dont les portraits sensibles firent courir le Paris des Lumières. L'ensemble se parcourt en une heure et offre un contrepoint intime à la monumentalité de l'abbaye.

Ruelles, galeries et boutiques de bouche

Entre les deux, la vieille ville se laisse arpenter sans itinéraire : rue de la République et ses maisons à pans de bois, passages voûtés, ateliers de potiers et galeries d'art installés dans les caves. Les vitrines donnent le ton bourguignon, fromages de chèvre du Mâconnais, moutardes, pains d'épices, et les cavistes alignent les appellations voisines. Le samedi matin, le marché anime les quais et les places dans une bonne humeur très provinciale, au meilleur sens du terme, paniers d'osier et poignées de main comprises.

La Saône, chemin d'eau et de vélos

Le fleuve tranquille qui a fait vivre des générations de mariniers attire aujourd'hui pêcheurs, kayakistes et cyclistes de la Voie Bleue, l'itinéraire qui suit la rivière de la Lorraine à Lyon. Une promenade sur les berges, vers le pont ou les anciennes gabarres, suffit à comprendre la douceur particulière de ce coin de Bourgogne du sud. Les plus curieux noteront qu'à une dizaine de kilomètres à l'ouest se trouve le village de Chardonnay, qui a donné son nom au cépage blanc le plus planté du monde.

Une capitale discrète de la gastronomie

Pour une petite ville, Tournus affiche une densité étonnante de bonnes tables, héritage d'une tradition hôtelière née sur la route de Paris à Lyon. Autour du célèbre restaurant Greuze gravitent bistrots et auberges où la volaille de Bresse toute proche, les quenelles et le bœuf charolais se traitent avec sérieux, et les menus du midi restent abordables pour qui réserve tôt. À l'heure du départ, un pot de crème de cassis ou une bouteille de mâcon blanc glissés dans le sac prolongeront l'étape bien après la dernière écluse.

En larguant les amarres, les deux tours roses s'attardent longtemps dans le champ de vision, comme elles le font depuis dix siècles pour tous les voyageurs de la rivière. Tournus ne cherche pas à éblouir; elle transmet, pierre après pierre, assiette après assiette, une certaine idée de la permanence. C'est peut-être cela, au fond, que l'on vient chercher sur la Saône.