Peu de villes portent un nom aussi chargé de mémoire. Fondée par Alexandre le Grand en 331 avant notre ère, Alexandrie fut la capitale intellectuelle du monde antique, celle du Phare et de la grande Bibliothèque, celle de Cléopâtre. Presque rien ne subsiste de ces gloires — et pourtant tout, ici, en parle encore. La deuxième ville d'Égypte accueille les navires au creux de sa rade historique, à quelques minutes d'un centre où les cafés centenaires côtoient les vestiges enfouis.

Qaitbay, sentinelle sur les ruines du Phare

À la pointe de la baie orientale, le fort du sultan Qaitbay occupe depuis 1477 l'îlot exact où s'élevait le Phare, l'une des sept merveilles du monde antique, abattu par les séismes du Moyen Âge. Les bâtisseurs ont d'ailleurs réemployé ses blocs : en longeant les murailles, on repère des colonnes de granit rose glissées parmi les pierres blondes. Des remparts, la vue embrasse toute la courbe de la baie, et les vagues qui battent les enrochements donnent une idée de ce que voyaient les marins de l'Antiquité en arrivant d'Occident.

La bibliothèque ressuscitée

Sur le front de mer, un immense disque de granit gris s'incline vers la Méditerranée comme un soleil levant : la Bibliotheca Alexandrina, inaugurée en 2002 pour renouer avec la tradition savante de la cité. La salle de lecture en gradins, baignée d'une lumière tamisée par des centaines de puits, compte parmi les grands espaces contemporains du bassin méditerranéen. Musées, manuscrits et expositions complètent l'ensemble; même une visite brève laisse une impression durable, et le contraste entre ce vaisseau de granit et les immeubles patinés du front de mer résume bien la cité d'aujourd'hui.

Sous la ville, l'autre Alexandrie

Dans le quartier de Karmouz, un escalier en colimaçon s'enfonce dans les catacombes de Kom el-Shoqafa, découvertes en 1900 lorsqu'un âne, dit-on, s'enfonça brusquement dans le sol au-dessus d'elles. Dans cette nécropole romaine, les dieux d'Égypte portent la toge : Anubis y est vêtu en légionnaire, les sarcophages mêlent lotus et guirlandes grecques. Ce syncrétisme résume la ville mieux qu'aucun livre. Non loin, la colonne dite « de Pompée » — élevée en réalité pour l'empereur Dioclétien — dresse son fût massif de granit d'Assouan parmi les vestiges du Serapeum et les sphinx retrouvés.

La Corniche, les cafés et la mer

Entre deux monuments, Alexandrie se goûte le long de sa Corniche, une vingtaine de kilomètres de front de mer où flânent familles et pêcheurs à la ligne. Les restaurants du quartier de l'ancien port servent poissons grillés et crevettes choisis sur l'étal; les cafés à moulures, hérités de l'époque cosmopolite, versent un thé à la menthe qui invite à regarder passer la ville. Les lecteurs de Cavafy ou de Lawrence Durrell reconnaîtront des adresses où plane encore la métropole cosmopolite du siècle dernier, celle des négociants grecs, italiens et levantins. Vers l'est, les jardins du palais de Montaza, anciens domaines royaux plantés de palmiers et de pins, offrent une parenthèse ombragée face aux flots.

Et Le Caire, alors ?

Beaucoup d'itinéraires utilisent cette escale comme porte des pyramides : comptez environ trois heures de route par autoroute du désert, autant au retour. La journée est longue mais rodée, et voir Gizeh vaut bien des sacrifices. Quand le temps à quai le permet, le choix se pose sérieusement; sinon, Alexandrie elle-même remplit une journée sans peine — et avec quel décor.

En reprenant la mer, on emporte le paradoxe alexandrin : une cité dont les merveilles ont disparu et dont l'aura demeure intacte. Le disque de la bibliothèque salue le fort du Phare par-dessus la baie, vingt-trois siècles se répondent d'un môle à l'autre, et le voyageur comprend qu'ici, la légende ne s'est jamais vraiment interrompue.