Sous les bagans, ces plates-formes de pêche ancrées au large de Kaimana, des requins-baleines viennent parfois aspirer les filets d'anchois comme on siphonne un aquarium. C'est pour des rencontres de cet ordre que les navires d'expédition jettent l'ancre dans la baie de Triton, au sud de la Papouasie occidentale indonésienne. Ici, ni quai, ni comité d'accueil, ni boutique : l'escale se vit entièrement depuis le bord, en zodiac, en palmes et en silence, dans un labyrinthe d'îlots calcaires posés sur une mer d'un vert d'émeraude.
Un dédale de karst et de jungle
Au matin, les embarcations pneumatiques se faufilent entre des centaines de pitons coiffés de forêt dense, sculptés en champignons par les vagues. Les parois suintent d'orchidées et de fougères; des calaos traversent les chenaux à grands battements sonores et des volées de cacatoès blancs ponctuent la canopée. Certains passages se resserrent tant que le guide coupe le moteur pour avancer à la pagaie, dans un silence seulement rayé par les cris d'oiseaux. La baie appartient au Bird's Head Seascape, l'un des ensembles marins les plus riches de la planète, et cette profusion se sent jusqu'en surface : chaque îlot semble déborder de vie. Certains équipages hissent aussi kayaks et planches à pagaie pour explorer les lagons intérieurs, cirques d'eau tranquille enfermés dans le calcaire.
Palmes, tuba et jardins de corail
Ici, la mer nourricière fait un pacte particulier avec le voyageur : chargée de nutriments, elle offre une visibilité plus courte qu'ailleurs, mais une densité de vie stupéfiante. En apnée le long des tombants, on survole des jardins de coraux mous aux teintes de bonbons, des buissons de corail noir et des nuages de fusiliers si compacts qu'ils voilent la lumière. Les tortues imbriquées broutent les éponges sans se soucier des nageurs. Les guides montrent parfois, aux plus attentifs, un requin-chabot marcheur progressant sur ses nageoires comme sur des pattes, une espèce que la région est à peu près seule à abriter. Quant aux requins-baleines, les équipes scrutent les bagans au lever du jour; lorsque les pêcheurs signalent une visite, les zodiacs approchent sans bruit et les nageurs se glissent à distance respectueuse du plus grand poisson du monde. La rencontre demeure sans garantie : c'est la règle de l'expédition, et le prix des plus grands souvenirs.
Des falaises qui parlent
Entre deux mises à l'eau, les zodiacs longent des falaises où des mains, des poissons et des soleils peints à l'ocre rouge regardent passer les embarcations depuis des millénaires. Cet art rupestre, encore mal daté, témoigne d'une présence humaine très ancienne sur ces rivages aujourd'hui presque déserts. Quelques hameaux de pêcheurs, dont celui de Lobo au fond de la baie, vivent face à ces parois peintes; selon les itinéraires, une visite permet d'échanger sourires et chants avec des habitants qui voient passer une poignée de navires par année. La retenue s'impose : on est ici l'invité rare d'un monde qui se suffit.
Le soir à l'ancre
Quand le soleil tombe derrière les pitons, les eaux virent au violet et les lampes des bagans s'allument une à une sur l'horizon, comme une guirlande posée sur la mer. Sur le pont, les naturalistes du bord commentent les observations du jour pendant que montent les premiers cris des roussettes. Puis, sans la moindre pollution lumineuse à des dizaines de kilomètres à la ronde, le ciel déploie une voûte étoilée comme on en voit rarement. La baie de Triton ne se raconte pas en monuments ni en distances : elle se mesure en battements de palmes et en respirations retenues. Ceux qui en reviennent parlent moins d'un lieu que d'un privilège, celui d'avoir nagé quelques heures dans un monde resté à peu près tel qu'au premier matin.


