Ici, la mousse espagnole pend des chênes centenaires comme des rideaux de scène, et chaque rue semble poser pour un film — Hollywood y a d'ailleurs tourné plus d'une fois. Beaufort, en Caroline du Sud, fut surnommée le « Newport du Sud » pour ses demeures de planteurs. À ne pas confondre avec son homonyme de Caroline du Nord : ici, on prononce « Biou-fort », et l'ambiance du Lowcountry, ces basses terres côtières tissées de marais salants et de bras de mer paresseux, ne ressemble à aucune autre région des États-Unis.
Arriver par la rivière
Les petits navires qui sillonnent les Sea Islands déposent leurs passagers au bord de la rivière Beaufort, à quelques pas du centre ; aucune navette n'est nécessaire, tout commence dès la passerelle. Le parc Henry C. Chambers déroule sa pelouse et sa promenade de bois le long de l'eau : balançoires face aux voiliers, amphithéâtre et vue sur le pont tournant donnent le ton d'une ville qui vit tournée vers sa rivière. Les festivals de la région s'y installent plusieurs fois par année, et il n'est pas rare d'y tomber sur un concert en plein air, un marché d'artisans ou une noce photographiée sous les arbres.
Bay Street et le quartier historique
Juste derrière le parc, Bay Street aligne galeries d'art, librairies et comptoirs de cuisine régionale dans des façades d'avant la guerre de Sécession. Tout le centre est classé National Historic Landmark, l'une des plus hautes distinctions patrimoniales américaines, ce qui protège rues et bâtiments de toute transformation hâtive. En s'enfonçant dans les rues résidentielles, on découvre les demeures de style fédéral et néo-grec, vérandas à double étage tournées vers la brise du large, jardins débordant d'azalées et de camélias selon la saison. Beaucoup furent épargnées par la guerre précisément parce que la ville tomba tôt et servit de quartier général et d'hôpitaux. La plupart se contemplent depuis le trottoir, et c'est déjà un spectacle.
Une histoire à plusieurs voix
Beaufort ne raconte pas seulement la prospérité des planteurs de coton et d'indigo. Occupée tôt par les troupes de l'Union pendant la guerre civile, la ville devint un lieu clé de l'émancipation des Afro-Américains, et la culture gullah, née des communautés affranchies des îles voisines, imprègne encore la cuisine, l'artisanat et les églises de la région. Plusieurs circuits guidés, à pied ou en trolley, donnent la parole à cette mémoire ; ils partent du centre, durent autour d'une heure et changent durablement le regard que l'on pose sur les belles façades.
Saveurs des basses terres
L'escale mérite une table. Crevettes sur gruau de maïs, huîtres des bancs voisins, riz aux légumes à la mode gullah : les restaurants de Bay Street et du bord de l'eau servent une cuisine née ici même, dans les criques et les champs des environs. En dessert, la tarte aux pacanes se défend contre toutes ses concurrentes régionales, surtout accompagnée d'un thé glacé bien sucré, comme le veut l'usage sudiste. Les gourmands rapporteront un pot de confiture ou une bouteille de sauce locale des boutiques voisines.
Le dernier banc face à la rivière
Avant le départ, retourner s'asseoir sous les chênes du parc. Les dauphins remontent parfois le courant en fin d'après-midi, les voiliers rentrent un à un vers la marina, les promeneurs se saluent sans se connaître et la lumière rase dore les façades blanches. C'est l'heure où la ville ralentit encore d'un cran, si la chose est possible.
On quitte Beaufort à regret, avec le sentiment d'avoir feuilleté un album du Sud américain, où les pages sombres et les pages douces se répondent sous le même feuillage. Les voyageurs qui aiment les villes qui prennent leur temps viennent de trouver la leur.


