Deux cours d'eau se donnent rendez-vous au pied d'une forteresse : c'est la première image que Belgrade offre aux voyageurs des croisières fluviales. Le bateau s'amarre sur la rive de la Save, presque sous les murailles de Kalemegdan, à quelques encablures du point exact où la rivière rejoint le Danube. La capitale serbe, détruite et rebâtie des dizaines de fois au fil des sièges et des empires, a gagné un surnom de ville-phénix — et une énergie que l'on sent dès la passerelle, dans le brouhaha des terrasses toutes proches et la musique qui monte des péniches.
Monter vers Kalemegdan
Depuis le quai, un petit quart d'heure de marche en pente douce, panneaux à l'appui, suffit pour atteindre la forteresse, cœur historique et poumon vert de la capitale ; le chemin longe d'abord les péniches-restaurants amarrées à touche-touche. Romains, Byzantins, Ottomans et Autrichiens s'y sont succédé au fil des conquêtes, chacun ajoutant ses tours, ses portes monumentales et ses bastions de brique rouge. Aujourd'hui, les remparts servent de promenade aux familles, aux amoureux et aux joueurs d'échecs installés à l'ombre, et le belvédère du confluent, rendez-vous des photographes au couchant, offre le panorama le plus célèbre du pays : la Save qui se fond dans le Danube en deux teintes distinctes, l'île verte posée au milieu des eaux et, au loin, les tours de la ville nouvelle. Un seul regard suffit pour saisir pourquoi tant d'armées se sont disputé cet éperon rocheux.
Knez Mihailova, le salon de la ville
De la sortie de la forteresse part Knez Mihailova, artère piétonne d'un kilomètre qui file jusqu'à la place de la République. Façades académiques, librairies, boutiques, cafés et musiciens de rue s'y succèdent sans interruption ; c'est ici que Belgrade flâne, discute et refait le monde, un express serré à la main, du matin jusqu'à tard dans la nuit. Les amateurs d'architecture lèveront les yeux : chaque immeuble ou presque date d'une époque différente, résumé des XIXe et XXe siècles serbes en une seule enfilade, entre style académique, sécession viennoise et modernisme.
Skadarlija, la rue qui chante
À quelques minutes de là, les pavés inégaux de Skadarlija descendent entre des maisons basses aux couleurs passées. L'ancien quartier des poètes et des peintres du début du XXe siècle cultive sa légende avec application : kafanas centenaires — ces tavernes où l'on mange, chante et s'attarde —, nappes à carreaux, lampes anciennes et orchestres qui passent de table en table le soir venu. À l'heure du midi, on s'y attable pour des poivrons grillés à l'huile, des viandes cuites au feu de bois et un verre de vin des collines voisines, en se laissant volontiers retenir plus longtemps que prévu — c'est l'effet connu de l'endroit, et personne n'y résiste vraiment.
Un autre visage entre deux rives
Si l'horaire le permet, les excursions poussent souvent vers Zemun, ancien bourg autrichien posé au bord de l'eau, avec ses ruelles pavées qui grimpent vers une tour panoramique et ses pêcheurs attablés dès le matin devant une soupe de poisson fumante. Partout revient le même contraste : histoire lourde, humeur légère. Les Belgradois ont l'hospitalité directe, le rire facile et l'art de transformer n'importe quelle conversation en invitation, comme en témoignent les terrasses pleines à toute heure, hiver compris. Les visiteurs venus pour deux heures restent souvent jusqu'au dernier rappel du bord, et personne ne les blâme.
Au moment où le bateau largue les amarres, la forteresse s'éclaire au-dessus du confluent et les lampadaires dessinent la colline. Belgrade ne ressemble à aucune autre étape du Danube : moins apprêtée, plus vivante, elle laisse le souvenir d'une ville qui a tout traversé et qui a choisi, obstinément, de faire la fête sur ses remparts.


