Entre Le Caire et les grands sites de la Moyenne-Égypte, le Nil traverse une région que les itinéraires classiques survolent sans s'arrêter : des berges plantées de palmiers-dattiers, des norias qui grincent, des villages de briques crues serrés autour de leur minaret où la vie suit encore le rythme des saisons agricoles. Beni Suef, à quelque 150 kilomètres au sud de la capitale, sert de porte d'entrée discrète à cette Égypte rurale et fluviale — et à l'une des pyramides les plus étonnantes du pays, que presque personne ne vient voir.
Meïdoum, la pyramide qui a tout appris aux bâtisseurs
À environ 45 kilomètres de la ville se dresse la silhouette la plus singulière de l'architecture égyptienne : la pyramide de Meïdoum, considérée comme la deuxième plus ancienne du pays après celle de Djoser à Saqqarah. Première tentative de pyramide à faces lisses, elle a perdu son revêtement au fil des siècles et dresse désormais un noyau massif en forme de tour au-dessus d'un talus de débris, apparition presque irréelle posée au bord des cultures verdoyantes. Le site, rarement fréquenté, se visite dans un calme que Gizeh ne connaît plus depuis longtemps ; on peut descendre dans la chambre intérieure par un couloir pentu, lampe en main et dos courbé, pour toucher du regard des millénaires d'audace architecturale. Les excursions des bateaux organisent le trajet en une demi-journée, guide égyptologue compris, et le retour laisse le temps de flâner en ville.
Le musée, condensé de trente siècles
En ville, le musée de Beni Suef rassemble des collections trouvées pour la plupart dans la région, couvrant toutes les époques du pays : statuettes et sarcophages pharaoniques, verreries et monnaies gréco-romaines, tissus coptes aux motifs délicats, céramiques et bois sculptés islamiques. Les salles se parcourent en une heure sans se presser, et l'on y saisit mieux la position de la région, charnière entre la vallée du Nil et l'oasis du Fayoum toute proche, que les caravanes et les pèlerins ont traversée pendant des millénaires.
La corniche et le vieux souk
La promenade aménagée le long du fleuve constitue le rendez-vous des habitants : familles en sortie du soir, pêcheurs surveillant leurs lignes depuis le parapet, thé à la menthe servi sur des tables de plastique face à l'eau qui glisse. Les visiteurs y sont accueillis avec une curiosité bienveillante — la ville voit peu d'étrangers, et cela se sent dans la chaleur des salutations. À quelques rues de là, le vieux souk empile tissus chatoyants, épices en pyramides, dattes de plusieurs variétés et ustensiles de ménage dans un désordre odorant où il fait bon se perdre un moment, appareil photo discret et sourire en bandoulière. Une tenue couvrante et légère reste le meilleur choix, pour le respect comme pour la chaleur.
Scènes du Nil moyen
Depuis le pont du bateau, la navigation autour de Beni Suef offre son propre spectacle : felouques chargées de fourrage, buffles d'eau au bain, minarets de village émergeant des palmeraies, et ce vert intense des cultures qui s'arrête net au pied du désert, comme tracé à la règle. C'est l'Égypte des campagnes, celle que les pharaons nourrissaient déjà de ce même limon brun, et elle se laisse contempler des heures durant sans jamais lasser, un verre de karkadé à portée de main.
En reprenant le fil du fleuve, on mesure la chance d'avoir fait halte là où presque personne ne s'arrête. Meïdoum et ses pierres nues sous le soleil, un thé brûlant sur la corniche, des saluts d'enfants le long de la berge : Beni Suef ne promet rien et donne beaucoup, sans jamais se mettre en frais — la définition même des escales dont on reparle longtemps une fois rentré.


