Des colonnes de vapeur montent entre les toits, comme si la terre respirait sous les maisons. Beppu, sur la côte est de Kyushu, dans la préfecture d'Oita, vit littéralement au-dessus d'un chaudron : nulle part ailleurs au Japon on ne compte autant de sources chaudes ni un tel débit d'eau thermale. Le navire accoste à environ trois kilomètres du centre, et des navettes franchissent la distance en une dizaine de minutes. Dès les premières rues, l'odeur de soufre et les panaches blancs annoncent la couleur de la journée.

Les « enfers », curiosités nées du sous-sol

La renommée de Beppu repose sur ses jigoku, ces bassins volcaniques trop brûlants pour la baignade que l'on contemple comme des phénomènes naturels. La tradition en compte sept, dont cinq regroupés dans le quartier de Kannawa, à distance de marche les uns des autres ; un autobus s'y rend depuis le secteur du terminal en quinze à vingt minutes. Les deux derniers se cachent dans le secteur plus excentré de Shibaseki.

  • Umi Jigoku, l'« enfer de la mer », étend une eau d'un bleu de cobalt qui frôle les 98 degrés Celsius, voilée de vapeur.
  • Chinoike Jigoku, l'« enfer de l'étang de sang », doit sa teinte rouge sombre à l'oxyde de fer ; on le tient pour le plus ancien bassin thermal naturel du pays.

D'un bassin à l'autre, on marche entre murets de pierre et jardins soignés, un œuf cuit dans les fumerolles à la main, en se demandant comment un sol aussi tourmenté a pu produire un décor aussi paisible. Chaque site possède son caractère, sa couleur, sa légende ; prendre le temps d'en voir trois ou quatre donne déjà une idée juste du phénomène.

Kannawa, le quartier qui cuit à l'étuvée

Autour des bassins, Kannawa a bâti toute une culture de l'eau chaude. Des cuisines publiques permettent de cuire légumes, fruits de mer et brioches directement dans le souffle des sources, selon la technique du jigoku-mushi héritée de plusieurs siècles de vie thermale. On commande son panier, on surveille la minuterie, puis on mange sur des bancs, entre deux nuages blancs, au milieu des curistes en yukata qui vont d'un bain à l'autre. Dans les ruelles en pente, des grilles fumantes ponctuent les trottoirs, et chaque caniveau semble tirer sa propre bouffée.

Takegawara, le bain de sable centenaire

Près du front de mer, l'établissement Takegawara, fondé en 1879 derrière une haute façade de bois sombre, propose l'expérience la plus singulière de l'escale : le bain de sable. Enfoui jusqu'au cou dans un sable chauffé par les sources, on laisse la chaleur pénétrer pendant une dizaine de minutes, sous l'œil des préposées qui manient la pelle avec précision. On en ressort le corps léger et les idées lavées, avant de passer aux bassins intérieurs de l'établissement, dont la grande salle de bois évoque les bains publics d'autrefois. L'endroit accueille les gens du quartier comme les voyageurs de passage, sans distinction ni cérémonie.

Le centre, entre arcades et petites tables

Le cœur de Beppu se parcourt aisément à pied. Galeries commerçantes couvertes, échoppes de nouilles, boutiques de bambou tressé : la ville assume son statut de station thermale populaire, sans chichis, tournée vers le bien-être de ses habitants autant que vers celui des voyageurs. C'est un Japon quotidien, accueillant, où l'on vous salue d'un signe de tête dans la buée d'un bouillon fumant.

Avant de reprendre la mer

Au moment de rejoindre le quai, un dernier regard vers les collines suffit : les panaches continuent de monter, imperturbables, comme ils le faisaient bien avant l'arrivée des navires et comme ils le feront longtemps après. Beppu ne se raconte pas, elle s'éprouve, par la peau et par la vapeur. Ceux qui n'ont fait qu'y passer gardent l'étrange certitude d'avoir touché le pouls de la terre.