Entre la Méditerranée et les premiers contreforts du mont Liban, Beyrouth occupe l'un des plus vieux rivages habités du monde. Phénicienne, romaine, ottomane, française puis farouchement elle-même, la capitale libanaise a été défaite et refaite tant de fois qu'elle porte toutes ses époques à la fois, parfois sur la même façade. Pour le croisiériste, elle offre un atout rare : le port se trouve à une dizaine de minutes de marche du centre-ville, et l'essentiel se parcourt à pied.
Le centre-ville, couche après couche
Depuis le terminal, on rejoint en quelques minutes la place des Martyrs, cœur symbolique du pays et théâtre de son histoire moderne, dominée par la grande mosquée Mohammad al-Amine et ses coupoles bleues — la cathédrale maronite Saint-Georges se dresse juste à côté, résumé de la mosaïque libanaise en une seule image. Les rues reconstruites du quartier des affaires alignent façades ottomanes et arcades des années trente, et l'on tombe au détour d'une esplanade sur des thermes romains à ciel ouvert, vestiges de l'antique Berytus, célèbre jadis pour son école de droit. Peu de centres urbains superposent ainsi trois mille ans sur quelques centaines de mètres.
Le musée qui raconte cinq mille ans
Un court trajet en taxi conduit au Musée national, la plus riche collection archéologique du pays et l'une des plus attachantes du Proche-Orient. Sarcophages phéniciens, mosaïques byzantines, bijoux et statuettes y retracent la longue conversation entre ce rivage et toutes les civilisations de la Méditerranée. Le bâtiment lui-même, criblé d'éclats puis restauré après la guerre civile, fait partie du récit ; certaines pièces exposées portent encore les traces des combats, assumées plutôt que masquées, et cette franchise donne au lieu une force singulière.
La corniche, théâtre quotidien
Beyrouth se donne rendez-vous sur sa corniche. Pêcheurs à la ligne, familles en promenade, joggeurs, fumeurs de narguilé et vendeurs de café s'y croisent du matin au soir, face à la mer, sous les palmiers penchés par le vent du large. La balade mène en une heure de marche tranquille jusqu'au quartier de Raouché et ses rochers aux Pigeons, deux arches de calcaire posées dans les flots. Des barques amarrées en contrebas proposent d'en faire le tour et de se glisser sous les arches quand la mer le permet ; au coucher du soleil, les falaises se couvrent de spectateurs, et l'on comprend vite pourquoi.
La table, monument national
Impossible de repartir sans avoir mangé. Houmous soyeux, taboulé où le persil domine largement le boulgour, manouché au zaatar sorti brûlant du four, brochettes grillées au charbon, baklavas et café parfumé à la cardamome : la cuisine libanaise, que le monde entier imite sans jamais l'égaler, se déguste ici dans sa version d'origine, des comptoirs populaires aux terrasses élégantes. Le mezzé, cette succession de petits plats à partager, transforme le repas le plus simple en fête généreuse, et il faut savoir garder une place pour ce qui suit, car il suit toujours quelque chose.
Un mot sur le rythme
La circulation beyrouthine a son tempérament ; mieux vaut prévoir une marge confortable pour regagner le navire et convenir du prix des taxis avant de monter. Le centre compact se prête à la marche, et c'est à pied que la ville livre ses contrastes les plus saisissants, parfois d'un trottoir à l'autre : immeuble criblé, boutique de créateur, ruine romaine, café bondé.
On remonte à bord, un peu plus lourd et beaucoup plus riche, avec des images qui se bousculent : coupoles et clochers voisins, colonnes antiques au pied des tours de verre, éclats de rire autour d'une table trop garnie. Beyrouth ne cherche pas à plaire ; elle vit, intensément, et c'est précisément ce qui la rend impossible à oublier.


