Ici, trois pays se regardent par-dessus l'eau. Bezdan occupe l'angle nord-ouest de la Voïvodine serbe, là où le Danube trace la frontière avec la Croatie tandis que la Hongrie commence à quelques champs de là. Les bateaux fluviaux s'amarrent sur la rive, et le village se tient un peu en retrait, au milieu d'un lacis de canaux et de bras morts. C'est une escale sans monument célèbre, mais avec quelque chose de plus rare : un art vivant que l'Europe entière lui envie.

Un village entre deux langues

Mentionné dès 1305 dans les chartes médiévales, détruit lors des invasions ottomanes puis repeuplé, Bezdan compte aujourd'hui environ cinq mille habitants, en majorité d'origine hongroise. On y entend le serbe et le hongrois se répondre d'un trottoir à l'autre, et l'église paroissiale, élevée en 1846, veille sur des rues basses bordées de maisons pannoniennes aux façades pastel. La vie s'écoule au rythme des vélos, des potagers et des conversations de seuil.

Le damas de soie, un savoir-faire unique

La fierté du village tient dans un atelier : on tisse à Bezdan un damas de soie selon une tradition établie en 1801, sur dix-huit métiers à bras en bois dont certains datent de 1871. Les tisserandes y croisent les fils au rythme lent des pédales, produisant nappes et étoffes damassées aux motifs qui n'apparaissent qu'en jouant avec la lumière. Assister à ce travail, entendre le claquement régulier des cadres de bois, c'est voir fonctionner l'une des dernières manufactures de ce type sur le continent ; l'atelier se laisse voir lors des passages organisés, démonstration à l'appui.

La mémoire de la bataille de Batina

Face au village, sur la rive croate, une colonne de 27 mètres surmonte la colline de Batina. Elle commémore l'une des batailles les plus dures livrées sur le Danube à l'automne 1944, lorsque le fleuve fut franchi sous le feu. Côté serbe, une maison-musée de Bezdan rassemble documents et objets de l'affrontement. Depuis la berge, le monument se détache sur le ciel, et le fleuve, si calme aujourd'hui, retrouve soudain une épaisseur d'histoire.

Des eaux de tous côtés

La localité est cernée d'eaux vives et dormantes : le canal Bajski, le réseau Danube-Tisa-Danube, des étangs poissonneux, sans oublier une petite station thermale dont les eaux iodées attirent les curistes de la région. À deux pas s'étend la réserve naturelle de Gornje Podunavlje, un monde de forêts inondées, de hérons et de cerfs que l'on surnomme parfois l'« Amazonie de l'Europe ». Selon le temps disponible, une sortie en barque ou en kayak sur les canaux offre la plus belle façon d'entrer dans ce paysage amphibie, où chaque virage découvre un rideau de saules.

La table des pêcheurs

Impossible de repartir sans évoquer les csárdas, ces auberges de pêcheurs où mijote la soupe de poisson au paprika, servie avec du pain de campagne et une lenteur assumée. On y mange ce que le fleuve a donné, dans un décor de filets et de nappes à carreaux, entouré d'habitués qui prennent le temps. Un verre de vin blanc de la région accompagne volontiers le repas, et personne ne s'étonne qu'une tablée s'attarde tout l'après-midi. C'est peut-être là, une cuillère à la main, que l'on comprend le mieux ce coin de Voïvodine.

Repartir au fil de l'eau

Quand le bateau largue les amarres, le clocher de 1846 glisse derrière les peupliers et les canaux referment leurs reflets. L'escale n'aura montré ni palais ni forteresse, seulement des métiers à tisser, une colonne sur une colline et des barques sur l'eau brune. Il arrive que ce soit précisément ce genre d'escale, discrète et vraie, qui reste le plus longtemps en mémoire.