Il y a des journées de croisière où l'on ne descend pas à terre et dont on se souvient pourtant toute sa vie. La traversée du canal Beagle, tout au bout de la Patagonie chilienne, appartient à cette catégorie. Ici, pas de terminal ni d'excursions : le spectacle vient au navire, et il suffit d'un manteau chaud et d'une place sur le pont pour en profiter pleinement.

Sur la route du HMS Beagle

Le passage doit son nom au navire britannique qui en dressa les relevés entre 1826 et 1830, avant d'y revenir avec un jeune naturaliste nommé Charles Darwin. Ce dernier nota dans ses carnets la violence des vents et la beauté des glaces ; rien n'a changé. Naviguer dans ces eaux, c'est suivre littéralement le sillage des grandes expéditions scientifiques du XIXe siècle, entre les montagnes de la Terre de Feu qui plongent directement dans la mer, sans plage ni rivage habitable pour adoucir la rencontre.

L'allée des Glaciers

Le moment fort de la journée porte bien son surnom. Dans le bras nord-ouest du canal, une succession de glaciers descend du champ de glace de la cordillère Darwin, certains suspendus aux parois, d'autres venant mourir dans l'eau sombre. Les cartographes leur ont donné des noms de pays d'Europe, et les commandants ralentissent généralement devant chacun d'eux :

  • Alemania, dont la langue de glace serpente entre les crêtes ;
  • Francia, reconnaissable à ses séracs bleutés ;
  • Holanda, niché au creux d'un cirque de roche noire ;
  • Italia, l'un des plus photographiés du passage ;
  • Romanche, dont la cascade de fonte s'entend depuis le pont.

Les fronts de glace tombent de parois qui dépassent par endroits 300 mètres. Quand un pan se détache, le grondement roule sur l'eau plusieurs secondes après la chute, et tout le monde se tait.

Bien vivre cette journée en mer

Le défilé des glaciers survient souvent tôt le matin ; le programme du bord précise l'horaire la veille, et il vaut la peine de régler son réveil en conséquence, quitte à retourner dormir ensuite. Mieux vaut s'habiller en plusieurs couches, le vent austral étant vif même au cœur de l'été, et alterner entre le pont extérieur et les salons vitrés, une boisson chaude à la main. Côté photographie, la lumière australe change de minute en minute : mieux vaut rester dehors dans les passages étroits plutôt que de guetter le cliché parfait depuis une fenêtre. Des jumelles révèlent ce que l'œil nu devine à peine : albatros et pétrels dans le sillage, colonies d'otaries sur les rochers, parfois le souffle d'une baleine. Les conférenciers de bord, quand il y en a, aident à lire ce paysage où chaque strie de glace raconte des siècles de neige accumulée.

Le bout du monde, vraiment

De part et d'autre du chenal, aucune route, presque aucune trace humaine. Ces rives ont pourtant été habitées pendant des millénaires par le peuple yagan, qui circulait en canot entre les îles, un feu entretenu à bord contre le froid. Y penser en regardant défiler les forêts battues par le vent donne à ces heures de contemplation une profondeur que les chiffres d'altitude ne disent pas : ce paysage extrême fut un foyer, et des familles y ont élevé des enfants bien avant les cartes et les noms européens.

Au soir, quand le navire retrouve des eaux plus larges, les conversations dans les salons reviennent toutes au même point : on croyait vivre une simple journée de navigation, on a traversé l'un des derniers grands paysages vierges de la planète, et l'on comprend pourquoi tant de voyageurs placent cette journée au sommet de leur croisière sud-américaine. Le canal Beagle ne se visite pas. Il se contemple, et il reste.