Il existe des noms de la géographie qui font battre le cœur des marins depuis quatre siècles. Le cap Horn est de ceux-là. Pointe australe des Amériques, posée sur l'île Hornos au sud de la Terre de Feu chilienne, cette falaise sombre marque la rencontre de l'Atlantique et du Pacifique, dans des parages où vents et vagues ont forgé la plus redoutée des légendes maritimes. Le navigateur hollandais Willem Schouten, premier à le doubler en 1616, lui donna le nom de sa ville natale de Hoorn; quatre siècles plus tard, le mot fait toujours frissonner les gens de mer.
Le passage mythique
Pour la plupart des croisiéristes, le cap se vit depuis le pont. Les grands navires qui relient Buenos Aires à Valparaíso, ou qui descendent vers l'Antarctique, s'en approchent pour un contournement commenté, quand la mer le permet. Emmitouflé sur le pont supérieur, on regarde défiler ce rocher austère en pensant aux équipages des grands voiliers qui, chargés de nitrate ou de blé, s'usaient ici des semaines contre les vents d'ouest. Les albatros accompagnent presque toujours la manœuvre, planant sans un battement d'ailes dans des rafales qui plient les antennes du bord. Les commentaires diffusés sur les ponts rappellent les chiffres qui donnent la mesure du lieu : des centaines de voiliers et de vapeurs perdus au fil des siècles, et des mers qui comptent parmi les plus dures du globe.
Débarquer sur l'île Hornos
Certains navires d'expédition, dont les unités de la compagnie chilienne Australis, tentent quant à eux un débarquement, uniquement si la météo l'autorise. L'affaire se mérite : traversée en zodiac sur une mer rarement docile, puis montée d'un long escalier de bois accroché à la falaise, sous des bourrasques capables de faire chanceler un adulte. En haut, un sentier sur pilotis traverse la lande détrempée.
Au bout du chemin se dresse le monument du cap Horn, une grande sculpture d'acier découpée en forme d'albatros, érigée en 1992 à la mémoire des marins disparus dans ces eaux. À l'autre extrémité de l'île, un phare veille, flanqué d'une minuscule chapelle et de la maison où vit, avec sa famille, l'officier de la marine chilienne affecté à la station. Une visite, un tampon de passeport, quelques mots échangés avec les gardiens du bout du monde : le tout dure à peine une heure et s'inscrit pour toujours dans la mémoire.
Un monde de vent et d'oiseaux
Autour de l'île, la faune australe est partout : manchots et lions de mer fréquentent les côtes voisines, pétrels et albatros patrouillent le large. La végétation, rase et coriace, dit tout du climat. Même en plein été austral, la température dépasse rarement dix degrés et les grains passent en quelques minutes. C'est précisément cette rudesse qui fait la beauté du lieu; personne ne vient chercher la douceur au 56e parallèle sud.
| Façon de vivre le cap | Type de navire | Condition |
|---|---|---|
| Contournement en mer | Navires de ligne | Mer praticable |
| Débarquement en zodiac | Navires d'expédition | Météo favorable |
Se préparer à l'imprévisible
Aucune compagnie ne garantit le débarquement, et c'est très bien ainsi : le cap Horn décide seul. Les voyageurs avisés emportent coupe-vent, tuque et gants même en janvier, gardent l'appareil photo sous la veste et acceptent d'avance que le programme change. Quand la tentative échoue, le contournement reste un moment fort; quand elle réussit, on rejoint le cercle restreint de ceux qui ont posé le pied sur l'île Hornos.
En s'éloignant vers le nord ou vers le grand Sud blanc, chacun garde en tête la silhouette de l'albatros d'acier dressé face aux déferlantes. Les anciens disaient qu'un marin ayant franchi le Horn pouvait porter un anneau d'or à l'oreille et poser le coude sur la table. Les passagers d'aujourd'hui n'y gagnent qu'un souvenir, mais quel souvenir : celui du jour où ils ont vu, de leurs yeux, la fin des Amériques.


