Pythagore a enseigné ici. Voilà de quoi regarder autrement cette côte calabraise qui se précise à mesure que le navire approche : Crotone fut, il y a vingt-sept siècles, l'une des cités les plus puissantes de la Grande Grèce, patrie d'athlètes olympiques et de médecins réputés dans tout le monde antique. La ville moderne a grandi par-dessus, sans effacer les traces. L'escale consiste justement à les retrouver, entre un château espagnol, un musée rempli d'or votif et un cap où veille une colonne solitaire.
Du quai à la vieille ville, quelques minutes à pied
Les navires accostent à la Banchina di Riva, à environ 250 mètres du centre. En descendant la passerelle, le regard bute d'emblée sur les murailles massives du château de Charles Quint, qui coiffe la colline où se succédèrent l'acropole grecque puis les fortifications médiévales. Ses deux tours rondes et ses bastions racontent l'époque où les côtes calabraises redoutaient les incursions venues de la mer. Depuis les remparts, la vue embrasse le port, les toits serrés et la Ionienne qui s'étire vers l'horizon.
Ruelles, cathédrale et Madone noire
En contrebas du château, la vieille ville déroule un lacis de ruelles où le linge sèche entre les balcons et où les conversations passent d'une fenêtre à l'autre. La cathédrale mérite qu'on pousse sa porte : derrière une façade sobre, elle conserve l'icône de la Madonna Nera di Capo Colonna, une Vierge noire vénérée depuis des siècles et portée en procession chaque année vers le cap qui lui donne son nom. Autour, cafés et commerces vivent au rythme calabrais, avec un temps fort le matin, quand les habitants font leurs courses entre étals de poissons et primeurs.
Le trésor d'Héra au musée archéologique
Quelques rues plus loin, le Musée archéologique national rassemble ce que la terre de l'ancienne Kroton a rendu : céramiques, bronzes, ex-voto et surtout le trésor du sanctuaire d'Héra Lacinia, avec son diadème d'or d'une finesse étonnante. Les salles se parcourent en une heure et donnent tout leur sens à la suite de la journée. On y comprend la richesse de cette colonie fondée par des Grecs achéens vers 710 avant notre ère, célèbre pour ses victoires aux Jeux olympiques antiques, dont celles du légendaire lutteur Milon de Crotone.
Capo Colonna, la colonne face à la mer
À une dizaine de kilomètres au sud, accessible en taxi ou en excursion, le parc archéologique de Capo Colonna occupe un promontoire balayé par les embruns. Du grand temple dorique d'Héra Lacinia, qui guidait jadis les marins, il ne subsiste qu'une colonne dressée face au large. Cette silhouette solitaire, entourée des fondations du sanctuaire et du maquis méditerranéen, compose l'image la plus forte de l'escale. Les voyageurs disposant de plus de temps poussent parfois jusqu'à Le Castella, où une forteresse aragonaise semble flotter sur son îlot, au cœur de la réserve marine de Capo Rizzuto.
Saveurs calabraises avant de rentrer
Le retour vers le port laisse le loisir d'une pause gourmande. La Calabre aime les caractères affirmés : 'nduja relevée, fromages de chèvre, pâtes maison aux fruits de mer, le tout accompagné d'un verre de cirò, l'un des plus anciens vignobles d'Italie, cultivé au nord de la ville. Les terrasses proches du front de mer permettent de garder un œil sur les bateaux de pêche qui rentrent, filets empilés à la poupe.
En remontant à bord, on emporte le souvenir d'une cité qui fut un phare de la pensée grecque et qui vit aujourd'hui simplement, sans se hausser du col. La colonne du cap disparaît lentement dans le sillage. Elle veille sur ce rivage depuis deux millénaires et demi; elle attendra sans peine votre prochaine venue.


