Les vignes descendent jusqu'à toucher la rivière, et la rivière leur renvoie leur image. Entre Épernay et Château-Thierry, la Marne déroule ses méandres au creux de coteaux plantés de pinot meunier, et le bateau s'amarre à Dormans, bourg champenois où deux histoires se superposent : celle, pétillante, d'un vignoble inscrit au patrimoine mondial, et celle, grave, des deux batailles de la Marne qui portèrent ce nom jusque dans les manuels d'histoire.

Un bourg au fil de l'eau

Depuis l'embarcadère, quelques minutes suffisent pour gagner le centre. Dormans vit paisiblement entre son pont, ses commerces et ses maisons de vignerons aux porches cochers. Les berges aménagées invitent à une première flânerie sous les frondaisons, où pêcheurs et canards se partagent le courant, et une pause en terrasse complète agréablement ces premiers pas. On sent immédiatement le rythme des lieux : celui d'un pays travailleur, discret, dont la richesse mûrit à flanc de coteau dans les rangs bien peignés du vignoble.

Le mémorial des batailles de la Marne

Sur la hauteur qui domine le bourg, dans le parc du château, s'élève le monument le plus émouvant des environs : une chapelle de style romano-gothique érigée à partir de 1921 pour honorer les combattants de 1914 et de 1918. Le site fut choisi parce que Dormans se trouve au cœur des deux affrontements qui sauvèrent Paris à quatre ans d'intervalle. La crypte, le cloître et l'ossuaire, où reposent 1 500 soldats pour la plupart inconnus, imposent le silence; les vitraux filtrent une lumière douce sur les murs gravés de noms. De l'esplanade, le regard embrasse la vallée entière, si paisible aujourd'hui qu'on peine à imaginer ce qu'elle a traversé.

Le parc du château, une respiration

Le mémorial s'inscrit dans un domaine de 25 hectares qui constitue à lui seul une promenade : pelouses ombragées, pièces d'eau, allées cavalières et un verger conservatoire où l'on préserve d'anciennes variétés fruitières de la région. Le château, au centre du domaine, sert aujourd'hui de décor aux réceptions et aux manifestations locales. Les familles apprécient ce grand parc ouvert où la visite reprend souffle entre deux moments d'histoire.

Le pays du pinot meunier

Dormans appartient à la vallée viticole, royaume du pinot meunier, cépage qui apporte au champagne sa rondeur fruitée. Les coteaux, maisons et caves de Champagne figurent depuis 2015 au patrimoine mondial de l'UNESCO, et les villages voisins égrènent leurs églises romanes au milieu des vignes. Plusieurs vignerons indépendants du secteur ouvrent leurs caves pour une visite suivie d'une dégustation : pressoirs anciens, celliers frais, explication patiente des assemblages. Trinquer face aux coteaux mêmes qui ont produit le vin, voilà un plaisir que la Champagne offre avec un naturel désarmant.

Épernay, si le temps le permet

Certaines escales prévoient une excursion vers Épernay, en amont. Son avenue de Champagne aligne les hôtels particuliers des grandes maisons au-dessus de kilomètres de caves creusées dans la craie. Le trajet en autocar longe la rivière et traverse plusieurs villages de vignerons, aperçu concret d'un terroir façonné rang après rang. La visite d'une cave prestigieuse complète bien la rencontre avec les petits producteurs de la vallée : deux visages d'un même vin, l'un mondial, l'autre familial.

Au départ du bateau, les bulles de la dégustation pétillent encore un peu et le mémorial veille là-haut, au-dessus des vignes qui referment doucement leurs rangs. La Marne a connu le pire et produit aujourd'hui le vin des célébrations : peu de rivières racontent aussi bien la capacité des hommes à replanter, à rebâtir et à trinquer de nouveau.