À peine le navire a-t-il quitté Passau que la frontière autrichienne se présente, et avec elle un village blotti sur la rive droite du Danube : Engelhartszell, un millier d'habitants, des façades soignées et un clocher qui dépasse à peine les toits. L'escale semble modeste. Elle cache pourtant une exclusivité nationale : la seule abbaye trappiste d'Autriche, et l'une des courbes les plus spectaculaires d'Europe centrale à quelques kilomètres en aval.

Du débarcadère, tout se fait à pied. Face au débarcadère, une promenade plantée d'arbres suit la rive, entre bancs, barques amarrées et pêcheurs à la ligne; elle mène en quelques minutes au centre du bourg, où les maisons de l'ancienne route du sel rappellent que ce passage frontalier vit du fleuve depuis le Moyen Âge.

L'abbaye d'Engelszell, discrète et vivante

Fondée en 1293 par des cisterciens, reprise en 1925 par des moines trappistes, l'abbaye d'Engelszell borde le village au sud. Son église, achevée au dix-huitième siècle, compte parmi les intérieurs rococo les plus aboutis du pays : stucs délicats, fresques lumineuses, orgue précieux, autels dorés qui captent la moindre lueur, le tout dans des dimensions presque intimes qui changent des grandes machines baroques autrichiennes. On visite librement l'église, puis on pousse la porte de la boutique monastique.

Bières trappistes et liqueurs de moines

Engelszell détient un titre que les amateurs connaissent bien : ses bières font partie du cercle très fermé des trappistes certifiées, brassées sous le contrôle direct de la communauté. Les cuvées Gregorius, Benno et Nivard se dégustent sur place ou s'emportent, aux côtés des liqueurs et des fromages élaborés au monastère. Rapporter quelques bouteilles constitue sans doute le souvenir le plus recherché de cette escale; elles voyagent bien dans une valise, moyennant quelques précautions d'emballage.

Le village et ses musées de poche

Le centre d'Engelhartszell se parcourt sans plan : une rue principale, des cours fleuries, une forge-musée vieille de quatre siècles qui raconte l'époque où l'on referrait ici les chevaux de halage, et un petit établissement consacré à la navigation danubienne. Les familles apprécient aussi l'aquarium régional voisin, tandis que les collectionneurs de curiosités notent la présence d'une centrale hydroélectrique frontalière, ouvrage massif qui enjambe le fleuve entre Autriche et Bavière juste en amont.

La boucle de Schlögen, le clou du parcours

La véritable star régionale attend en aval : à Schlögen, le Danube bute contre les collines boisées du Sauwald et opère un demi-tour complet, l'un des méandres les plus prononcés d'Europe. Selon le sens de la croisière, on le franchit lentement au petit matin ou en fin de journée, et les ponts extérieurs se remplissent à coup sûr; et le belvédère aménagé au-dessus du coude — un sentier y grimpe depuis la rive — offre une vue plongeante sur le fleuve qui se replie sur lui-même entre les versants couverts de forêt. Les cyclistes, eux, suivent la piste du Danube qui épouse chaque courbe de la rive.

Avant de larguer les amarres

  • Tout se rejoint à pied depuis le quai; aucune navette nécessaire.
  • La boutique de l'abbaye ferme en milieu d'après-midi certains jours : renseignez-vous dès l'arrivée.
  • Les produits trappistes se paient parfois en argent comptant seulement.
  • Gardez l'appareil photo à portée de main pour la boucle de Schlögen, franchie avant ou après l'escale selon le sens de navigation.

Engelhartszell appartient à cette famille d'escales fluviales qui ne promettent rien et tiennent beaucoup. Une église rococo d'une délicatesse rare, une bière brassée derrière les murs d'un cloître, un fleuve qui fait demi-tour dans la forêt : il n'en faut pas davantage pour qu'une matinée sur le Danube supérieur s'installe durablement dans la mémoire d'un voyage entre Passau et Vienne.