Peu de rades de la mer Noire portent autant d'histoire que celle de Féodossia. Fondée au VIe siècle avant notre ère par des colons grecs de Milet sous le nom de Theodosia, la cité devint au Moyen Âge la Kaffa des Génois, l'un des comptoirs les plus actifs de la route de la soie. Le voyageur Ibn Battuta, qui y passa au XIVe siècle, la décrivit comme l'un des ports les plus célèbres du monde. La ville s'étire aujourd'hui entre une longue plage de sable et les collines arides de la Crimée orientale.
Une précision nécessaire
Avant de rêver d'itinéraire, un mot de contexte : la Crimée fait l'objet d'un conflit international depuis 2014, et les lignes de croisière internationales ont cessé d'y faire escale depuis cette date. Ce guide présente donc le patrimoine de la ville à titre de repère culturel, en attendant que la région redevienne accessible aux voyageurs. Les distances et les lieux décrits demeurent, eux, inchangés depuis des siècles.
Les tours de Kaffa
Au XIVe siècle, la forteresse génoise de Kaffa comptait parmi les plus vastes d'Europe : des kilomètres de murailles, des dizaines de tours, un port où transitaient soieries, épices et, tristement, esclaves. Il en subsiste des fragments éloquents dans le quartier de la vieille ville, dont la tour Saint-Clément et la tour de Crisco, posées au-dessus de la baie. En marchant le long de ces pierres, on mesure ce que fut la puissance des marchands italiens en mer Noire, deux siècles avant que les Ottomans ne prennent la relève.
Aïvazovski, l'enfant du pays
Féodossia doit sa renommée artistique à Ivan Aïvazovski, né ici en 1817, devenu le plus grand peintre de marines de l'Empire russe. Fidèle à sa ville natale, il y vécut, y travailla et lui légua une galerie qui conserve la plus importante collection de ses toiles : tempêtes phosphorescentes, batailles navales, levers de lune sur la rade. L'artiste offrit aussi à la ville une fontaine et une partie de son aqueduc, gestes dont les habitants parlent encore avec fierté.
Le peintre repose d'ailleurs dans sa ville, au pied de l'église arménienne Saint-Sarkis où il fut baptisé, un raccourci saisissant de l'histoire locale : un fils de marchands arméniens devenu gloire de la peinture russe, enterré près des murailles génoises d'une cité grecque. Féodossia tient toute entière dans ce genre de superpositions.
Strates de civilisations
Le reste du centre raconte une superposition rare : la mosquée Mufti-Djami, élevée au XVIIe siècle sous les Ottomans; des églises arméniennes médiévales, souvenir de la communauté qui fit prospérer le comptoir; les villas balnéaires du début du XXe siècle le long du front de mer, quand la bourgeoisie russe venait prendre les bains. L'écrivain Alexandre Grine, auteur des Voiles écarlates, vécut également ici, et un musée lui est consacré dans une maison aux allures de vaisseau.
Entre plage et collines
La géographie explique la vocation de la ville : une baie largement ouverte, une plage de sable qui file vers le nord sur des kilomètres, et à l'arrière les premiers contreforts secs de la chaîne criméenne. Les vignobles des environs produisent des vins doux qui ont fait la réputation de la région. C'est ce paysage, autant que les pierres génoises, qui attendait autrefois les passagers descendant à quai.
Féodossia reste, pour l'instant, une escale sur le papier. Elle rappelle qu'un guide de voyage est parfois une promesse différée : les tours de Kaffa ont vu passer Grecs, Génois, Tatars, Ottomans et Russes, et elles seront encore là quand les navires reviendront mouiller dans la baie qu'Aïvazovski a peinte toute sa vie. D'ici là, ses toiles, exposées dans les grands musées de Moscou à Saint-Pétersbourg, continuent de porter la lumière de cette rade aux quatre coins du monde.


