Une flèche de sable et d'herbe s'avance dans l'Önundarfjördur, et sur cette langue de terre tient tout un village : Flateyri, deux cents habitants, un alignement de maisons de tôle peinte face aux montagnes des fjords de l'Ouest islandais. Les navires d'expédition qui remontent le fjord débarquent leurs passagers à deux pas de la rue principale. En quelques enjambées, on se trouve au milieu de la vie locale — et cette proximité immédiate donne le ton de l'escale.

Le village des livres

Flateyri abrite la plus ancienne librairie d'Islande. Gamla Bókabúdin, fondée en 1914 et tenue par la même famille depuis quatre générations, conserve son comptoir d'origine, ses rayonnages de bois et, dans l'arrière-boutique, l'appartement familial transformé en musée où rien n'a bougé depuis des décennies. On y feuillette des ouvrages islandais anciens, on y achète des éditions d'occasion venues du monde entier, et l'on comprend vite pourquoi la localité se proclame première « ville du livre » du pays : plusieurs maisons vendent des volumes de seconde main, prolongeant une tradition née des longues soirées d'hiver.

Dans le même esprit d'accumulation joyeuse, le musée du Nonsense assume pleinement son nom : casquettes de police du monde entier, boîtes d'allumettes, maquettes, sucres emballés et autres collections improbables s'y entassent avec un humour très islandais. On en sort avec un sourire durable.

Vivre sous la digue

Au-dessus des toits, une muraille de terre et de pierre barre le flanc de la montagne. Cette digue en étrave protège les habitations depuis la fin des années 1990 : en octobre 1995, une avalanche partie du Skollahvilft a frappé Flateyri et coûté la vie à vingt personnes, un deuil qui a marqué toute l'Islande. En janvier 2020, deux nouvelles coulées ont dévalé la pente et ont été en grande partie détournées par l'ouvrage — preuve douloureuse mais concrète de son utilité. Un sentier grimpe sur la crête de l'ouvrage ; de là-haut, la vue embrasse le fjord, la flèche de sable et les sommets, et l'on mesure ce que signifie habiter, année après année, un pays aussi puissant que fragile.

Le fjord aux eaux tranquilles

L'Önundarfjördur déploie une beauté sobre : des versants stripés de cascades, des prairies à foin, une plage de sable clair où la marée dessine des motifs changeants. Près du rivage, une jetée de bois photogénique s'avance dans l'eau peu profonde — les jours calmes, la baignade y est envisageable pour les plus braves, l'eau dépassant rarement les dix degrés. Les oiseaux de rivage patrouillent le sable, les phoques pointent parfois leur tête ronde entre deux plongées, et le silence n'est interrompu que par le ressac.

Saveurs et rencontres

On trouve sur place un café et une petite restauration selon la saison, souvent installés dans des maisons historiques. Le poisson y arrive du quai voisin ; la soupe de poisson maison, servie avec du pain chaud, constitue le réconfort idéal après la montée sur les hauteurs. Les conversations s'engagent facilement : les habitants des fjords de l'Ouest ont l'habitude des hivers isolés et accueillent les visiteurs d'été avec une curiosité sincère.

Bon à savoir

  • Tout le village se parcourt à pied en moins d'une heure.
  • Le sentier de la crête demande de bonnes chaussures ; il est court mais caillouteux.
  • La librairie et les musées ouvrent selon des horaires variables ; les escales annoncées sont généralement honorées.
  • Aucun guichet bancaire : prévoir une carte de paiement, acceptée partout.

Flateyri tient en peu de rues, mais l'escale pèse plus lourd que sa taille. Un comptoir de librairie centenaire, une digue qui raconte le courage tranquille d'une communauté, un fjord d'une clarté absolue : voilà ce qu'on emporte. Les fjords de l'Ouest se livrent rarement d'un seul coup — ce village-là, lui, se donne entier, et il ne s'oublie pas.