Il existe des remparts qui ont sauvé leur ville deux fois : une première fois des canons, une seconde des vagues. Lors du tsunami de 2004, les murailles hollandaises de Galle ont largement protégé la vieille ville alors que la cité moderne, tout autour, subissait la catastrophe de plein fouet. C'est dire la solidité de cette forteresse du bout de l'Asie, posée sur une presqu'île de la côte sud-ouest du Sri Lanka, et inscrite au patrimoine mondial de l'UNESCO.
Une arrivée au mouillage
Les paquebots jettent l'ancre dans la baie et débarquent leurs passagers en annexe, une traversée de quelques minutes à peine. Chance rare : le débarcadère se trouve pratiquement au pied des fortifications. Passé les contrôles du petit port, on franchit les portes massives et l'on change d'époque en trois pas, sans navette ni file d'autocars.
Quatre siècles en trois kilomètres
Les Portugais fortifièrent les lieux au seizième siècle; les Hollandais de la Compagnie des Indes orientales, maîtres de la place à partir de 1640, donnèrent au fort son visage actuel, avant que les Britanniques n'y ajoutent leur couche au dix-neuvième. Le tour des remparts, environ trois kilomètres de bastions et de courtines face à l'océan Indien, constitue la plus belle entrée en matière : on y domine les toits de tuiles rouges, le phare blanc de 1939 voisin d'une mosquée immaculée, et le terrain de cricket où se disputent des matchs internationaux, sans doute l'un des stades les plus joliment situés du monde; le tour complet demande une bonne heure en flânant. Au bastion du Drapeau, des plongeurs locaux défient l'océan sous les encouragements des passants.
Dans les rues de la ville close
À l'intérieur, le quadrillage de ruelles hollandaises se parcourt sans plan et sans fatigue. L'église réformée de 1755 repose sur un sol entièrement pavé de pierres tombales; l'ancien hôpital de la Compagnie, longue arcade face à la mer, abrite désormais cafés et boutiques; les demeures à véranda des rues Pedlar et Leyn Baan accueillent joailliers, dentellières et marchands d'épices, cannelle et poivre en tête, héritage direct des cargaisons qui firent la fortune du comptoir. Les bijoutiers perpétuent la grande tradition des pierres précieuses de l'île, saphirs en tête; il est d'usage de comparer, de discuter, et de ne rien précipiter.
Pause sous les ventilateurs
La chaleur humide impose son rythme. On fait comme les habitués : une limonade au gingembre ou un thé des hautes terres à l'ombre d'une véranda, un roti ou un curry de poisson dans une cour intérieure, puis on repart quand le corps l'accepte, en choisissant les trottoirs à l'ombre. Les orfèvres du climat local, les après-midis, réservent souvent une averse brève et théâtrale; les arcades sont là pour ça.
Au-delà des murailles
Si le temps le permet, quelques excursions classiques s'organisent depuis le port : les plages d'Unawatuna à quelques kilomètres, une promenade en bateau sur les lagunes à la rencontre des varans et des martins-pêcheurs, ou la route côtière vers Koggala et ses pêcheurs sur échasses, aujourd'hui plus photographiés que pêcheurs, il faut le savoir avant de sortir son appareil et son portefeuille. Beaucoup choisissent cependant de consacrer la journée entière au fort, et ils n'ont pas tort.
La lumière du soir
En fin d'après-midi, la muraille change de couleur, les cerfs-volants montent au-dessus de l'esplanade et les familles s'installent sur les bastions pour regarder l'océan. C'est l'heure où Galle ressemble le plus à elle-même : une ville-forteresse qui a traversé les empires et les raz-de-marée, et qui continue, chaque soir, de faire face à la mer avec une tranquillité conquise de haute lutte. L'annexe peut bien attendre quelques minutes de plus.


