Dans les rues de Gijón, on verse le cidre à bout de bras. Le serveur lève la bouteille au-dessus de sa tête, le verre incliné à hauteur de hanche, et le jet doré s'écrase en mousse : c'est l'escanciado, geste emblématique des Asturies, cette région verte du nord de l'Espagne tournée vers la mer Cantabrique. L'escale promet un visage espagnol méconnu des circuits classiques, plus frais, plus vert et résolument attachant.

D'El Musel au front de mer

Les navires accostent au terminal d'El Musel, un vaste ensemble industrialo-portuaire situé à quelques kilomètres à l'ouest du centre. La zone ne se prête pas à la marche : navettes des compagnies, autobus locaux ou taxis assurent la liaison, et les navettes déposent leurs passagers sur le front de mer, près du bassin de plaisance, à une centaine de mètres de l'entrée du quartier ancien. Une fois sur place, tout le reste se fait à pied.

Cimavilla, le quartier des pêcheurs

Le vieux Gijón occupe une presqu'île qui s'avance dans la Cantabrique : c'est Cimavilla, l'ancien quartier des pêcheurs, aux ruelles en pente bordées de maisons colorées et de tavernes bruyantes à l'heure de l'apéritif. En grimpant vers le sommet de la butte, les rues débouchent sur un parc ouvert aux quatre vents où se dresse l'Elogio del Horizonte, la monumentale sculpture de béton d'Eduardo Chillida devenue le symbole de la cité. Sous son arche, face à l'océan, le vent et le bruit des vagues composent une expérience presque sonore : les habitants viennent y écouter la mer.

Des thermes romains à la plage urbaine

Au pied de la colline, les thermes romains de Campo Valdés rappellent que Gijón vit face à la mer depuis deux mille ans : les vestiges, occupés du Ier au IVe siècle, se visitent sous une structure moderne proche du palais de Revillagigedo. Juste à côté commence l'autre fierté locale : la plage de San Lorenzo, un long croissant de sable blond qui épouse la baie sur plus d'un kilomètre, doublé d'une promenade balustrée où défilent joggeurs, familles et surfeurs en combinaison. Selon la marée, l'estran s'étale généreusement ou se réduit à un ruban, spectacle changeant que l'on suit depuis les cafés du bord de mer. Les jours de houle, les surfeurs offrent un divertissement gratuit que les promeneurs suivent accoudés à la balustrade.

La sidrería, une institution à vivre

Impossible de repartir sans passer par une sidrería. On y commande la bouteille de cidre local, sec et vif, servi selon le rituel de l'escanciado qui aère la boisson; on l'accompagne de raciones à partager, fromages asturiens de caractère, charcuteries, calamars ou tortilla. L'ambiance monte vite, les conversations aussi, le plancher se constelle des gouttes du service, et le voyageur repart avec le sentiment d'avoir touché au cœur de la culture régionale. Les curieux d'architecture prolongeront par la Laboral, ancienne université-cité aux allures de palais démesuré, l'un des bâtiments les plus imposants d'Espagne, à quelques minutes en taxi du centre.

Le nord qui gagne à être connu

Au moment où le navire s'éloigne d'El Musel, la côte asturienne aligne ses falaises vertes sous les nuages voyageurs de la Cantabrique. Gijón n'a pas les palmiers du sud ni les monuments des grandes capitales; elle a mieux, peut-être : une manière franche et joyeuse d'être elle-même, un cidre qui se boit debout et une mer qui se respire à pleins poumons. Le nord de l'Espagne fait des adeptes, et cette escale explique pourquoi.