Un grondement sourd traverse parfois la baie, semblable à un coup de tonnerre lointain par ciel bleu. Les Tlingits parlaient de « tonnerre blanc » : c'est la voix du glacier Hubbard, le plus long glacier de marée d'Amérique du Nord, qui laisse tomber dans la mer des pans entiers de son front hauts comme des immeubles. Cette journée de navigation panoramique, sans escale à terre, compte parmi les moments forts des itinéraires d'Alaska : le navire entre dans la baie de Yakutat, puis dans celle du Désenchantement, et s'approche lentement d'une muraille gelée de près de 10 km de largeur.
Un fleuve de glace venu du Yukon
Le Hubbard prend naissance à plus de 120 km de là, sur les pentes des monts St. Elias, au Canada. La glace met environ 400 ans à descendre jusqu'à la mer : celle qui s'effondre aujourd'hui sous vos yeux s'est formée à l'époque de la Nouvelle-France. Fait rare, ce géant avance au lieu de reculer. À deux reprises, en 1986 puis en 2002, sa progression a même bloqué l'entrée du fjord Russell voisin, transformant temporairement ce bras de mer en lac. Les scientifiques le surveillent de près, car une nouvelle fermeture bouleverserait tout l'écosystème local.
Le spectacle depuis le pont
À mesure que l'on remonte la baie du Désenchantement, les icebergs se multiplient, du bleu profond au blanc éclatant. Le capitaine ajuste sa distance selon les conditions, s'arrêtant généralement à un ou deux kilomètres du front; même de loin, la paroi, qui s'élève à une centaine de mètres au-dessus de l'eau, écrase tout le paysage. Vient alors l'attente, jumelles en main : une fissure claque, un bloc se détache, la mer explose en gerbes blanches et la vague s'élargit lentement vers les observateurs. Chaque effondrement soulève les mêmes exclamations sur les ponts.
La vie autour de la glace
Ces eaux froides n'ont rien d'un désert. Les phoques communs se hissent sur les radeaux gelés à la dérive, où ils mettent bas à l'abri des épaulards. Les loutres de mer dérivent dans les eaux plus calmes, les aigles patrouillent les rivages et, avec un peu de chance, un souffle de baleine à bosse ponctue la journée. En toile de fond se dressent les sommets du parc national Wrangell-St. Elias, dont le mont St. Elias, l'un des plus hauts d'Amérique du Nord, qui perce les nuages à plus de 5 400 m.
Bien vivre cette journée en mer
- S'habiller chaudement et en couches : l'air venu du glacier refroidit les ponts, même en plein été.
- Choisir tôt son poste d'observation; les ponts avant et supérieurs se remplissent à l'approche du front glaciaire.
- Garder l'appareil photo prêt, mais s'accorder aussi de longues minutes sans écran : le lieu se vit d'abord à l'œil nu.
- Écouter les commentaires des naturalistes à bord, souvent diffusés pendant l'approche.
Une leçon de patience
Le Hubbard impose son propre rythme. Certains jours, les floes tiennent le navire à distance; d'autres fois, l'approche se fait au plus près et les effondrements se succèdent. Cette part d'imprévu fait la valeur du moment : aucun passage ne ressemble au précédent, et les habitués des croisières d'Alaska comparent volontiers leurs souvenirs de la baie, comme on compare des récits de pêche.
Quand le navire fait demi-tour, le front glaciaire s'amenuise lentement dans le sillage, mais le grondement, lui, continue de résonner un moment. Il restera sans doute la trace la plus durable de cette journée : le bruit d'un continent de glace en mouvement, entendu depuis le pont d'un navire minuscule. Peu de paysages rappellent avec autant de force l'échelle réelle du monde naturel.


