Il n'y a pas si longtemps, les habitants les plus nombreux de Grytviken étaient les baleiniers. Ce sont aujourd'hui les manchots royaux et les otaries à fourrure, qui ont repris possession des plages entre les citernes rouillées. La Géorgie du Sud, île subantarctique perdue dans l'Atlantique Sud, dresse ses montagnes glacées à des jours de navigation de toute terre habitée, et son ancienne station baleinière demeure l'une des escales les plus chargées d'histoire des mers australes.
Arriver au fond de la baie Cumberland
Les navires d'expédition mouillent dans l'anse King Edward, un repli abrité de la baie Cumberland dominé par des sommets enneigés qui tombent droit dans l'eau. Le débarquement se fait en zodiac, après les contrôles de biosécurité devenus la règle ici : bottes désinfectées, velcros brossés à la main, poches et sacs vérifiés un à un. L'île a mené l'une des plus vastes opérations d'éradication des rongeurs au monde pour protéger ses oiseaux, et chaque visiteur participe à cette vigilance. Sur la grève, le comité d'accueil est immédiat : otaries qui grognent, éléphants de mer vautrés en tas et manchots royaux indifférents. À deux pas, les bâtiments de King Edward Point abritent la petite station scientifique britannique qui administre le territoire.
La station baleinière figée
Fondée en 1904 par des baleiniers norvégiens, Grytviken fut exploitée une soixantaine d'années avant d'être abandonnée aux vents. On circule aujourd'hui à pied entre les vestiges sécurisés : chaudrons à graisse, citernes ventrues, treuils figés, baleinières échouées dont les membrures blanchissent comme des squelettes. Tout raconte l'industrie qui décima les grandes baleines australes, et le silence qui a suivi. Le contraste entre cette rouille et la vie animale qui grouille alentour donne au lieu une force qu'aucune photographie ne restitue tout à fait.
Le musée, l'église et la poste du bout du monde
Dans l'ancienne villa du directeur, le musée de la Géorgie du Sud rassemble harpons, scaphandres, objets du quotidien des chasseurs et sections consacrées à la faune et aux explorations. À quelques pas, la petite église norvégienne blanche, montée en 1913 à partir d'éléments préfabriqués, garde ses bancs de bois et ses mémoriaux; on peut y faire sonner la cloche. Le comptoir postal voisin permet d'expédier une carte munie des timbres du territoire, qui mettra des semaines à rejoindre sa destination, et c'est très bien ainsi.
Un toast pour Shackleton
Grytviken est indissociable d'Ernest Shackleton, mort à bord de son navire dans cette rade en janvier 1922, au départ de sa dernière expédition. Sa tombe de granit occupe le petit cimetière des baleiniers, face à la baie. La tradition veut que les visiteurs s'y rassemblent pour lever un verre au Boss, dont l'épopée de l'Endurance, naufrage, dérive et sauvetage sans une seule perte humaine, demeure l'un des plus grands récits de survie jamais vécus. Beaucoup repartent du cimetière plus silencieux qu'ils n'y sont entrés.
La vie sauvage en surnombre
Autour des bâtiments, les pentes herbeuses accueillent couples de manchots papous, pétrels géants et jeunes otaries joueuses qu'il faut parfois contourner largement. Selon les itinéraires, l'escale se combine avec d'autres sites de l'île, où des colonies de manchots royaux se comptent par dizaines de milliers, houle de têtes orange et brunes ondulant à perte de vue sur les plages. La Géorgie du Sud porte bien son surnom de Serengeti austral.
Reprendre la mer australe
Quand les zodiacs regagnent le bord, les montagnes retiennent la dernière lumière et la station retombe dans son tête-à-tête avec les bêtes. On quitte Grytviken avec une gratitude particulière : celle d'avoir vu un lieu où l'histoire humaine, grandiose et coupable à la fois, s'efface doucement devant une nature qui a survécu à tout.


