On entend Aride avant de la voir vraiment. À mesure que l'embarcation approche, un nuage mouvant se détache au-dessus de la crête : des dizaines de milliers d'oiseaux marins tournoient dans le ciel, et leurs cris couvrent bientôt le bruit du moteur. L'île la plus septentrionale des Seychelles granitiques ne mesure que 1,6 kilomètre de long, mais elle abrite l'une des plus grandes concentrations d'oiseaux de mer de tout l'océan Indien. Plus d'un million d'entre eux viennent y nicher.
Un débarquement qui se mérite
Aucun quai ici. L'accostage se fait directement sur la plage, à bord d'une embarcation légère que les gardiens de l'île manœuvrent entre les rouleaux. Selon la houle, l'arrivée peut être sportive et les pieds finissent souvent dans l'eau tiède. Ce petit rite de passage donne le ton : Aride est une réserve naturelle intégrale, gérée par une organisation de conservation, sans hôtel ni route ni boutique. Seuls les gardiens et quelques scientifiques y résident. L'île doit d'ailleurs sa renaissance à un chocolatier : en 1973, le Britannique Christopher Cadbury l'a achetée pour la confier à la conservation, mettant fin à un long passé de cocoteraie exploitée. Depuis, la végétation d'origine regagne le terrain et les colonies n'ont cessé de croître. Les tortues imbriquées, elles, viennent pondre sur la plage en saison.
Le royaume des oiseaux de mer
La visite se déroule en compagnie d'un guide de la réserve, le long de sentiers ombragés qui grimpent vers la crête. Sternes fuligineuses, noddis, phaétons à brins rouges et frégates se partagent les branches et les corniches; les colonies de sternes de Dougall et de petits noddis comptent parmi les plus importantes du monde. En saison de nidification, les oiseaux couvent parfois à un mètre du sentier, indifférents aux visiteurs. Selon le mois, les sternes fuligineuses arrivent par centaines de milliers et leur vacarme s'entend depuis le large; d'autres espèces, plus discrètes comme le puffin tropical, nichent sous les blocs de granit. Au sol, les lézards détalent par dizaines : leur densité ici figure parmi les plus élevées de la planète.
Une flore unique
La végétation réserve sa propre rareté : le gardénia de Wright, un arbuste aux fleurs blanches tachetées de pourpre, ne pousse à l'état sauvage que sur cette île. Les guides le montrent volontiers, tout comme les jeunes forêts replantées depuis que la cocoteraie d'autrefois a rendu la place à la végétation d'origine. Depuis le point de vue de la crête, le regard porte sur Praslin et les îles voisines, posées sur un dégradé de bleus.
Préparer sa visite
- L'île se visite en excursion guidée d'environ deux heures, généralement au départ de Praslin, distante d'une dizaine de kilomètres.
- Les débarquements dépendent de la mer : ils ont lieu surtout d'octobre à mai, pendant la mousson de nord-ouest.
- Aucun service sur place : apporter de l'eau, un chapeau et des chaussures qui tolèrent l'eau salée.
- Rien ne se cueille et rien ne se rapporte; les règles du sanctuaire sont strictes et les guides y veillent avec le sourire.
Le trajet du retour se fait souvent en silence. Derrière l'embarcation, le nuage d'ailes se reforme au-dessus de la crête comme si la visite n'avait jamais eu lieu. C'est peut-être la leçon d'Aride : un monde antérieur aux hommes continue d'exister à quelques encablures des plages hôtelières, et il suffit d'une matinée de mer un peu agitée pour le rejoindre. Peu d'escales laissent une empreinte aussi vive avec si peu de kilomètres parcourus.


