Peu d'endroits aussi petits ont autant pesé dans l'histoire d'une nation. Iona mesure à peine cinq kilomètres sur deux, posée face à la pointe sud-ouest de Mull, et pourtant c'est d'ici que le christianisme celtique a rayonné sur l'Écosse entière. En 563, un moine irlandais nommé Columba y accosta avec douze compagnons et fonda un monastère qui allait devenir l'un des grands foyers spirituels et intellectuels de l'Europe du haut Moyen Âge. Les navires mouillent dans le détroit et débarquent leurs passagers en annexe sur une rampe de béton, au cœur du hameau de Baile Mòr.
Les premiers pas dans Baile Mòr
Le village tient en une rangée de maisons face à la mer, quelques boutiques d'artisanat, un bureau de poste et des jardins soignés. La quiétude frappe immédiatement : les voitures sont rares, réservées aux résidents. Du débarcadère, un chemin unique file vers le nord en direction de l'abbaye, à une dizaine de minutes de marche. Ce trajet suit en partie la « rue des Morts », la voie médiévale qu'empruntaient les cortèges funèbres depuis la baie des Martyrs, juste au sud du hameau, jusqu'au cimetière sacré.
Le couvent et ses pierres roses
Premier arrêt sur la route du sanctuaire : les ruines du couvent des moniales augustines, fondé vers 1200. Ses murs de granit rose, ouverts sur le ciel, encadrent des pelouses et des massifs de fleurs entretenus avec soin. L'endroit invite à ralentir. Beaucoup de visiteurs pressés le traversent sans s'arrêter ; ceux qui prennent cinq minutes y trouvent l'un des ensembles monastiques féminins les mieux conservés de Grande-Bretagne.
L'abbaye et le cimetière des rois
L'abbaye actuelle, restaurée au fil du 20e siècle, occupe l'emplacement du monastère de Columba. À ses pieds s'étend le Reilig Odhrain, le cimetière où la tradition situe les sépultures des premiers rois d'Écosse, dont celle de Macbeth, rendu célèbre par Shakespeare. La chapelle St Oran, élevée au 12e siècle, en est le plus ancien bâtiment intact. Devant l'abbatiale se dressent de hautes croix celtiques sculptées il y a plus de mille ans, tandis que le musée abrite la plus belle collection de pierres gravées du haut Moyen Âge en Écosse. C'est ici que fut vraisemblablement enluminé le Livre de Kells, aujourd'hui conservé à Dublin, avant que les raids vikings ne forcent les moines à l'exil. Depuis 1938, une communauté œcuménique fait revivre les lieux ; on croise ses membres au détour du cloître, et des offices ouverts à tous rythment encore les journées, comme depuis quatorze siècles.
Au-delà du sanctuaire
Iona ne se limite pas à ses pierres saintes. Vers le nord, un quart d'heure de marche mène à des plages de sable blanc où l'eau prend des teintes qui évoquent davantage les tropiques que l'Atlantique nord. Le sable y crisse sous les pas, et les moutons paissent parfois jusqu'en bordure des dunes. Les râles des genêts, oiseaux devenus rares en Grande-Bretagne, nichent dans les prés voisins, et leur crécelle accompagne les marcheurs en début d'été. Les plus curieux graviront Dun I, la modeste colline de 101 mètres derrière le monastère : trente minutes d'effort pour un panorama sur tout le détroit, Mull d'un côté, l'océan ouvert de l'autre.
Une lumière qui reste
Les moines parlaient d'Iona comme d'un « lieu mince », où la frontière entre le visible et l'invisible s'amincit. Nul besoin d'être croyant pour ressentir quelque chose de cet ordre : la lumière changeante sur le détroit, le silence entre deux rafales, la patine des croix millénaires y suffisent. En regagnant l'annexe, bien des passagers se retournent une dernière fois vers la tour trapue de l'abbatiale. Quatorze siècles de pèlerinages ont fini par imprégner ces lieux, et quelques heures d'escale suffisent pour en emporter un fragment.


