Pendant des heures, il n'y a rien. Puis une silhouette se détache de l'horizon, seule au milieu de l'Atlantique Nord : cinq sommets serrés les uns contre les autres, posés sur la mer à une trentaine de kilomètres à l'ouest de l'archipel des Shetland. Foula compte parmi les îles habitées les plus isolées du Royaume-Uni. Une trentaine de personnes y vivent encore, réparties dans quelques fermes accrochées aux terres basses de l'est. Aucun quai ne peut accueillir un navire de croisière : le débarquement se fait en embarcation pneumatique, si la houle le permet. Cette incertitude fait partie du voyage. Ici, c'est la mer qui décide.
Des falaises parmi les plus hautes de Grande-Bretagne
La façade ouest de l'île tombe dans l'océan avec une brutalité rare. Da Kame, le point le plus spectaculaire, dresse une paroi de 376 mètres au-dessus des vagues, ce qui la place parmi les plus hautes falaises maritimes de Grande-Bretagne. Plus au sud, une fissure nommée Sneck o da Smallie entaille la roche sur 70 mètres de profondeur, passage étroit où le vent s'engouffre en sifflant. Au nord, la Gaada Stack, arche de grès percée de deux ouvertures, se dresse au large comme une porte ouverte sur rien. Ces formations ne se découvrent pas derrière une barrière : on marche librement sur la lande, en gardant ses distances avec les bords.
Le royaume des oiseaux
L'île appartient d'abord à ses colonies d'oiseaux marins. L'île abrite l'une des plus fortes concentrations de grands labbes au monde, ces prédateurs que les Shetlandais appellent bonxies et qui n'hésitent pas à survoler de près les marcheurs s'approchant trop de leurs nids. Macareux moines, guillemots, mouettes tridactyles et fulmars nichent dans les falaises et sur les pentes. Au printemps et en été, le ciel ne connaît aucun silence. Les visiteurs accompagnés d'un guide local apprennent à lire ce paysage sonore, à repérer les terriers des macareux et à traverser la lande sans déranger ses occupants.
Une vie à part
Les Vikings se sont installés ici vers l'an 800, et leur héritage persiste dans les noms des fermes du Hametoon, le hameau du sud. Plus étonnant encore : la communauté suit toujours l'ancien calendrier julien pour ses fêtes, et Noël s'y célèbre le 6 janvier. L'île possède son école, sa petite église et sa piste d'atterrissage en herbe, reliée aux Shetland par de minuscules avions. Croiser un habitant, échanger quelques mots sur la météo ou les moutons, donne à la visite une dimension que les paysages seuls ne suffisent pas à créer. On mesure ce que signifie vivre à la merci des tempêtes, quand le ravitaillement dépend de quelques rotations de bateau.
Marcher au bout du monde
Les heures à terre passent vite. Certains suivent la route unique qui traverse les terres basses, d'autres grimpent vers les crêtes pour saisir l'ampleur du panorama : la mer sur 360 degrés, les Shetland en ligne claire à l'est, et parfois rien d'autre que la brume. La météo change en quelques minutes, ce qui transforme chaque éclaircie en événement. Les photographes le savent : la lumière de Foula, rasante et changeante, ne ressemble à aucune autre.
Ce qui reste après Foula
Au retour, pendant que l'embarcation rejoint le navire dans le clapot, l'île reprend peu à peu sa forme de silhouette posée sur l'eau. Peu de passagers oublient cette journée. Foula ne montre ni monument ni village fleuri : elle confronte à une échelle différente, celle d'un rocher habité envers et contre tout, où une poignée de familles partage la lande avec des dizaines de milliers d'oiseaux. Longtemps après, il suffit d'un coup de vent pour y repenser.


