Des sommets aux noms nordiques, Askival, Hallival, Trollabhal, hérissent la plus grande des Small Isles et lui donnent, vue de la mer, des airs de forteresse. Rum intimide d'abord, puis se révèle : réserve naturelle nationale depuis 1957, laboratoire à ciel ouvert où des chercheurs suivent les cerfs rouges depuis les années 1950, territoire de chasse des plus grands rapaces du pays. Une trentaine de personnes y habitent, toutes rassemblées autour de la baie de Loch Scresort, où les annexes des navires d'expédition déposent leurs passagers au quai de Kinloch.
Kinloch, un hameau dans la baie
Le village tient en quelques bâtiments dispersés sous les arbres : un magasin communautaire, une salle des fêtes qui sert de café en saison, un centre d'accueil de la réserve et une poignée de maisons. Les rangers de NatureScot, l'agence écossaise de la nature, y présentent la faune et les sentiers, et proposent l'été des sorties guidées. L'atmosphère est celle d'un avant-poste : on sent que derrière la lisière commencent quarante kilomètres carrés de montagnes, de tourbières et de côtes sans routes.
Le château fermé et son histoire excentrique
Impossible de manquer, au fond de la baie, la silhouette de grès rouge de Kinloch Castle, édifié en 1900 pour George Bullough, héritier d'un industriel du Lancashire qui fit de Rum son terrain de jeu édouardien : jardins exotiques, alligators en serre, orchestrion mécanique et fêtes fastueuses. Le château est aujourd'hui fermé au public, son avenir en discussion, mais sa seule façade, contemplée depuis le sentier du rivage, suffit à évoquer cette époque où une île entière servait de domaine privé. Les panneaux du centre d'accueil racontent le reste, y compris le mausolée néo-grec que la famille se fit bâtir face à l'Atlantique, à Harris, sur la côte opposée.
Sentiers pour toutes les jambes
Depuis le hameau, plusieurs boucles balisées s'adaptent à la durée de l'escale. Le sentier du rivage sud mène vers des points d'observation des phoques, une heure tranquille aller-retour. Celui des cascades grimpe dans les bois derrière le village. Les marcheurs aguerris visent le col de Bealach Bairc-mheall pour approcher les pentes des sommets, sans prétendre boucler le fameux Rum Cuillin, l'affaire d'une longue journée réservée aux alpinistes. Partout, le sol spongieux impose de bonnes chaussures imperméables, et les fameux moucherons écossais, les midges, justifient un chasse-moustiques les jours sans vent, surtout en fin d'été.
Cerfs, aigles et pétrels
Rum est une terre d'observation. Les cerfs rouges, environ un millier, se montrent souvent près des sentiers, objets de l'une des plus longues études animalières continues au monde. Les aigles à queue blanche, réintroduits ici dès 1975 avant de reconquérir l'Écosse, patrouillent le loch ; les aigles royaux tiennent les crêtes. Plus discrets, des dizaines de milliers de puffins des Anglais nichent en altitude dans les éboulis des sommets, l'une des plus grandes colonies du monde, qui ne s'anime qu'à la nuit tombée. Loutres et phoques complètent le tableau côté mer, sans oublier les poneys de Rum, une lignée rustique élevée sur place, qui redescend encore le gibier des collines lors des contrôles du cheptel.
Ce que la montagne retient
Au moment du retour à bord, les sommets de Rum accrochent souvent les nuages, et le rivage disparaît vite derrière un rideau de pluie ou une trouée de lumière, selon l'humeur du ciel. C'est une escale qui laisse les mains vides et la mémoire pleine : un château muet, des bois habités de cerfs, des rapaces en silhouette au-dessus des crêtes. Les Hébrides comptent des terres plus faciles à aimer au premier regard ; peu laissent aussi nettement le sentiment d'avoir approché, quelques heures durant, une nature qui n'a besoin de personne.


