On entend l'île avant de la voir. Un grondement d'ailes et de cris monte des falaises bien avant que le zodiac n'approche des rochers : des millions d'oiseaux marins nichent sur ces quatre kilomètres carrés perdus au milieu de l'Atlantique Sud. Aucun quai, aucun village, aucun habitant permanent. Seulement de la lave ancienne, des herbes géantes et l'une des plus fortes densités de vie sauvage de l'hémisphère austral.
Au bout du monde habité
Nightingale appartient à l'archipel de Tristan da Cunha, territoire britannique planté à près de 2 800 kilomètres de toute côte continentale, à mi-chemin entre l'Amérique du Sud et l'Afrique. Seuls les navires d'expédition s'y aventurent, le plus souvent lors des grandes traversées océaniques qui relient l'Antarctique ou l'Amérique du Sud au Cap. Le débarquement se fait en zodiac, directement sur les rochers, et uniquement si la houle le permet : ici, aucune mise à terre n'est jamais garantie, et les expéditions prévoient toujours un plan de rechange. Cette incertitude fait partie du voyage. Les jours où la mer refuse, une sortie le long des falaises offre déjà un spectacle rare — gorfous bondissant dans les vagues, forêts de laminaires ondulant sous les embarcations. Les jours où elle consent, on pose le pied sur un sol que très peu de voyageurs ont foulé.
Le royaume des oiseaux
Une fois à terre, on progresse lentement sur des sentiers désignés, entre des touffes de tussock qui dépassent parfois la tête. La vie est partout :
- des puffins majeurs par millions de couples, qui obscurcissent le ciel au retour de pêche;
- des gorfous sauteurs du Nord, reconnaissables à leurs aigrettes jaunes ébouriffées;
- des albatros à nez jaune, souvent posés à quelques mètres du passage;
- deux espèces qui n'existent nulle part ailleurs, le bruant de Nightingale et la grive de Tristan;
- des otaries à fourrure subantarctiques, vautrées sur les rochers du rivage.
Les oiseaux n'ont jamais appris à craindre l'être humain. Ils poursuivent leurs parades, leurs querelles et leurs allées et venues comme si les visiteurs n'existaient pas, ce qui donne à la marche une intensité que les guides naturalistes eux-mêmes peinent à décrire calmement. On avance un pas à la fois, en surveillant où l'on pose les bottes : certains terriers de puffins s'ouvrent au milieu même du sentier.
Les voisins d'en face
À une trentaine de kilomètres, le grand cône volcanique de la principale île de l'archipel ferme l'horizon. Ses quelque 240 habitants forment la communauté la plus isolée de la planète, et ce sont souvent des insulaires qui accompagnent les expéditions vers l'îlot, dont leurs familles connaissent chaque rocher pour y avoir récolté œufs et guano pendant des générations. Leur présence ajoute une dimension humaine à l'escale. En 2011, lorsque le vraquier MS Oliva s'est brisé sur ces récifs en mazoutant des milliers de gorfous, ce sont eux qui ont mené le sauvetage, à des semaines de toute aide extérieure. Entendre un guide raconter cet épisode dans l'anglais chantant de l'archipel, c'est mesurer ce que vivre ici exige.
Ce qu'on rapporte d'ici
Il n'y a rien à acheter sur place, rien qui tienne dans un cadre de photographie. Les naturalistes du bord compilent la liste des espèces observées, les passagers comparent leurs images sur l'écran de leur appareil, et chacun comprend qu'il vient de vivre l'une des journées les plus rares que la croisière d'expédition puisse offrir. On remonte à bord les bottes trempées d'embruns, la tête pleine de cris d'oiseaux, avec le sentiment d'avoir aperçu le monde tel qu'il était avant nous. Longtemps après, quand le navire aura rejoint des ports plus fréquentés, il suffira de fermer les yeux pour retrouver ce grondement d'ailes au-dessus de l'Atlantique. Peu d'escales laissent une trace aussi nette dans la mémoire d'un voyageur.


