Depuis le pont, on croit d'abord à une illusion : un volcan parfait se dresse au centre d'un lac, lui-même enchâssé dans les remparts d'un volcan plus ancien. Onekotan, île inhabitée des Kouriles du Nord, abrite l'une des curiosités géologiques les plus saisissantes du Pacifique, et les navires d'expédition qui croisent entre le Kamtchatka et le Japon règlent parfois leur route pour l'offrir à leurs passagers. Personne ne vit ici; le spectacle appartient aux renards, aux oiseaux de mer et à ceux qui passent. La halte ne figure que sur de rares itinéraires d'expédition.

Un volcan dans un volcan

Le phénomène qui justifie le détour porte deux noms, et il mérite qu'on les retienne. Tao-Rusyr désigne l'ancienne caldeira, un cirque d'environ sept kilomètres et demi de diamètre né d'une éruption cataclysmique il y a quelque 7 500 ans, l'une des plus violentes de l'histoire récente des Kouriles. Ses parois retiennent le lac Koltsevoïe, « le lac annulaire », dont les eaux froides encerclent le pic Krenitsyne : un cône de 1 325 mètres aux pentes régulières, surgi des profondeurs de la caldeira et encore actif, sa dernière éruption remonte à 1952. Vue du large ou du rebord du cratère, la composition semble dessinée au compas, et les conférenciers du bord ne se lassent pas d'en expliquer la mécanique.

Une escale à conquérir

Aucun quai, aucun village, aucun sentier balisé : Onekotan se mérite. Les débarquements se font en embarcation pneumatique sur des plages de sable noir ou de galets, uniquement lorsque la houle et le brouillard le permettent, ce qui n'a rien d'acquis dans cette partie du monde. Les groupes les mieux servis par la météo entreprennent, accompagnés des guides, la montée vers le rebord de la caldeira à travers les aulnes rampants et la toundra herbeuse; l'effort de plusieurs heures, dans un décor de plus en plus minéral, se paie d'un panorama que très peu d'yeux ont contemplé. Les autres se contentent d'une marche côtière, ce qui n'a rien d'une consolation au rabais. Prévoyez plusieurs couches de vêtements, des bottes hautes pour les débarquements mouillés et une protection pour l'appareil photo : ici, la météo décide de tout, et elle change d'avis plusieurs fois par jour.

La vie sans les hommes

Les Aïnous fréquentaient jadis ces rivages pour la chasse et la pêche, et l'île porte encore un nom issu de leur langue. Quelques familles y vécurent par intermittence, un poste soviétique s'y maintint un temps, puis l'île fut rendue à elle-même. Restent les renards roux, curieux au point de venir inspecter les visiteurs, les baleines et les orques croisées en route, et des falaises où nichent guillemots, macareux cornus et mouettes tridactyles. En mer, les groupes de loutres, les dauphins et les otaries des îles voisines complètent un bestiaire de latitudes froides que l'on récapitule le soir, carnet en main.

La leçon des Kouriles

L'archipel aligne ses volcans sur plus de mille kilomètres, entre la mer d'Okhotsk et le Pacifique, au gré d'une des zones les plus actives de la planète. Onekotan en constitue l'expression la plus pure : ici, aucune infrastructure ne s'interpose entre le voyageur et la géologie. Le temps de l'escale, chacun redevient explorateur, dépendant du vent, de la brume et de la mer, comme les navigateurs du 18e siècle dont les noms, Krenitsyne en tête, sont restés accrochés aux cartes.

Le navire s'éloigne souvent en fin de journée, quand la lumière rasante détache le cône du Krenitsyne au-dessus de son rempart. On reste sur le pont plus longtemps que prévu. Les îles habitées offrent des souvenirs; celles qui ne le sont pas offrent autre chose, une forme de privilège, et cette escale en distribue avec une générosité que ne laissait pas deviner sa réputation confidentielle.