Sur la carte du Pacifique Sud, il faut chercher longtemps avant de trouver Pitcairn : un point de quatre kilomètres carrés et demi, à des milliers de kilomètres de tout continent. C'est pourtant l'une des escales les plus convoitées des itinéraires d'exception, parce que l'histoire qui s'y est réfugiée en 1790 continue de fasciner. Les mutins du Bounty, menés par Fletcher Christian, y ont brûlé leur navire pour ne jamais être retrouvés. Leurs descendants, quelques dizaines aujourd'hui, habitent toujours l'île.

Un débarquement qui n'est jamais garanti

Aucun quai ne peut recevoir un paquebot. Les bâtiments mouillent au large et les passagers rejoignent le débarcadère de Bounty Bay en annexe, ou à bord des fameuses chaloupes de l'île, manœuvrées par les insulaires avec une adresse héritée de générations. La houle décide de tout : certaines tentatives se soldent par un simple tour de l'île depuis le pont, et il faut accepter cette incertitude comme une part du voyage. Quand la mer le permet, l'accostage entre les rochers reste un moment que peu de croisiéristes oublient.

La montée vers Adamstown

Du débarcadère, un chemin escarpé grimpe vers le village. Les habitants l'ont baptisé Hill of Difficulty, la « colline de la difficulté », et son nom n'exagère rien; ceux qui préfèrent épargner leurs genoux montent à l'arrière des quads qui font la navette. En haut s'étend Adamstown, unique localité de l'île et l'une des plus petites capitales du monde : une place centrale, un bureau de poste, un magasin général, une église adventiste, un centre médical. Tout Pitcairn tient là, sous les banians et les manguiers.

Les reliques d'un navire légendaire

Devant la salle publique, sur la place, repose l'ancre du Bounty, remontée de la baie où le navire a fini dans les flammes. Le petit musée voisin conserve d'autres objets sauvés de l'épave ou transmis par les familles, dont la bible de Fletcher Christian, pièce la plus célèbre de la collection. Les timbres de Pitcairn, recherchés des philatélistes, s'achètent au bureau de poste; ils financent une partie de la vie du territoire. Sur les étals de la place, sculptures sur bois, paniers tressés et miel local passent directement des mains des habitants à celles des visiteurs. Ce miel, issu d'une des rares populations d'abeilles au monde exemptes de maladies, fait la fierté de l'île.

Sentiers, falaises et bassin de marée

Pour qui dispose de quelques heures, des sentiers mènent aux hauteurs. L'un d'eux rejoint la grotte dite de Fletcher Christian, d'où le mutin aurait surveillé l'horizon, redoutant l'arrivée d'une voile britannique; la vue plonge sur Bounty Bay. Un autre chemin descend vers St Paul's Pool, un bassin naturel cerné de colonnes de basalte où l'océan entre par vagues; la baignade y est possible par mer calme. Partout, tortues marines près du débarcadère et oiseaux rares rappellent l'isolement biologique du lieu.

Une rencontre plus qu'une visite

Ce qui distingue Pitcairn de toute autre escale tient moins aux paysages qu'aux gens. Les insulaires accueillent chaque navire comme un événement, montent parfois à bord pour vendre leur artisanat quand la mer interdit le débarquement, et répondent volontiers aux questions sur leur quotidien : l'école, les provisions qui arrivent par bateau, les générations parties ou restées. En quelques heures, on entrevoit ce que signifie vivre à ce point loin du reste du monde.

L'île qui s'éloigne

Au moment du départ, l'île redevient ce qu'elle était au matin : une silhouette verte et abrupte posée sur l'immensité. Reste alors la mesure de ce qu'on vient de vivre, être passé là où si peu de voyageurs poseront jamais le pied, et avoir serré la main des héritiers d'une des plus étranges histoires de la marine à voile.