Le sable est rouge. Pas ocre, pas rosé : rouge sombre, presque lie-de-vin, coloré par le fer des laves qui ont bâti l'île. Rábida, minuscule point au centre de l'archipel des Galápagos, à peine cinq kilomètres carrés posés sur l'équateur, offre l'un des débarquements les plus étonnants du Pacifique. Aucun quai ici, aucune habitation : les pensionnaires des navires d'expédition rejoignent la plage en zodiac, par un débarquement mouillé, pieds nus dans l'eau claire, sous l'œil indifférent des otaries affalées sur le rivage.

Un comité d'accueil à moustaches

La colonie d'otaries constitue la première rencontre, et souvent la plus mémorable. Les femelles allaitent leurs petits sur le sable pourpre, les jeunes se poursuivent dans les vagues, un mâle veille en grognant de temps à autre. Les règles du parc national imposent une distance respectueuse, mais ce sont fréquemment les animaux eux-mêmes qui s'approchent, curieux de ces visiteurs à chapeaux. Ici, la faune n'a jamais appris à craindre l'être humain.

Le sentier et la lagune

Derrière la plage, un sentier d'environ 45 minutes serpente entre les palo santo argentés et les cactus opuntia. Une lagune saumâtre s'étend en contrebas, séparée de la plage par un simple cordon de dunes; les flamants roses viennent parfois y filtrer la vase de leur bec recourbé, silhouettes improbables posées sur ce décor martien. Les pinsons de Darwin voltigent de branche en branche, accompagnés des colombes des Galápagos et des moqueurs peu farouches; les falaises voisines abritent des sites de nidification du pélican brun, que l'on voit plonger en piqué à quelques mètres du rivage. Les guides naturalistes, obligatoires sur chaque sortie, décryptent ce petit monde avec une passion contagieuse : pourquoi le bec de tel pinson s'est épaissi, comment les opuntias ont grandi en arbres pour échapper aux iguanes, ce que la couleur d'une feuille dit de la saison sèche.

Sous la surface

La sortie de plongée en apnée le long des rochers compte parmi les plus belles de l'archipel central. Dans quelques mètres d'eau se croisent tortues vertes, raies, poissons multicolores et, régulièrement, de jeunes requins de récif parfaitement inoffensifs. Les otaries se joignent volontiers aux nageurs, tournoyant autour des masques avec une aisance moqueuse qui laisse chacun émerveillé et un brin humilié. Certains chanceux racontent même y avoir croisé un manchot des Galápagos, le seul manchot vivant au nord de l'équateur.

Une île-laboratoire

Rábida concentre sur quelques kilomètres carrés une densité remarquable de formations volcaniques, ce qui en fait un arrêt prisé des géologues autant que des photographes. L'île, inhabitée et intégralement protégée par le parc national, ne se visite qu'en croisière naturaliste : aucune infrastructure, aucun commerce, aucun déchet. Le visiteur n'y laisse que des empreintes de pas, que la marée efface avant le soir. Les navires d'expédition n'y débarquent que de petits groupes encadrés, selon un calendrier strict fixé par les autorités du parc, ce qui préserve au site son caractère intact.

Conseils de débarquement

  • Chaussures amphibies ou pieds nus pour le débarquement mouillé; le sable peut être brûlant en mi-journée.
  • Crème solaire biodégradable et gourde : le soleil équatorial ne pardonne pas.
  • Appareil photo protégé des embruns; les meilleures lumières se trouvent tôt le matin.

Repartir sur la pointe des pieds

Quand le zodiac s'éloigne, la plage rouge rétrécit entre le bleu du Pacifique et le vert poussiéreux des collines, et les silhouettes des otaries reprennent possession des lieux. Rábida rappelle ce que les Galápagos ont d'essentiel : un monde qui fonctionne très bien sans nous, et qui accepte, quelques heures durant, de nous laisser regarder. On remonte à bord différent, un peu plus attentif à la fragilité des choses.