En 1704, un marin écossais nommé Alexander Selkirk fut débarqué sur cette île perdue du Pacifique, à plus de 600 kilomètres des côtes chiliennes. Il y survécut seul pendant plus de quatre ans, et son histoire inspira à Daniel Defoe le plus célèbre des naufragés : Robinson Crusoé. L'île porte aujourd'hui ce nom, et l'aborder en bateau, entre falaises volcaniques et nuages accrochés aux crêtes, donne le sentiment d'entrer dans les pages du roman.
Cumberland Bay et l'unique village
Les navires mouillent dans la baie de Cumberland, sur la côte nord, face à San Juan Bautista, seule agglomération de l'archipel Juan Fernández. Les annexes déposent les passagers sur un petit débarcadère où sèchent les casiers des pêcheurs. Moins d'un millier d'habitants vivent ici, entre montagnes abruptes et océan; il n'y a ni feux de circulation ni grands commerces, seulement des ruelles en pente, une église, une école et des maisons de bois tournées vers la mer.
Marcher dans les pas de Selkirk
Le bourg se parcourt à pied en une heure, mais les alentours racontent trois siècles d'histoires. Le fort Santa Bárbara, modeste batterie espagnole restaurée, rappelle l'époque où corsaires et pirates venaient se ravitailler dans la rade. Les Cuevas de los Patriotas, creusées à flanc de colline, abritèrent des indépendantistes chiliens exilés au début du XIXe siècle. Et dans la baie même reposent les vestiges du croiseur allemand Dresden, sabordé ici en 1915 après une longue traque : les plongeurs y descendent, les autres se contentent d'imaginer la scène depuis la rive.
Un laboratoire du vivant
L'archipel est classé réserve de biosphère par l'UNESCO, et les naturalistes le comparent volontiers à un Galápagos miniature : une grande partie de sa flore ne pousse nulle part ailleurs sur la planète. En levant les yeux dans les jardins des habitants, on peut apercevoir le colibri de Juan Fernández, un oiseau rouge vif endémique de l'île, devenu son emblème. Les sentiers qui grimpent vers les crêtes traversent des fougères géantes et des forêts humides; les marcheurs aguerris visent le mirador de Selkirk, ce col où le naufragé montait guetter les voiles à l'horizon, tandis que les autres profitent des points de vue plus accessibles au-dessus de la baie.
La langouste, reine de l'escale
Impossible de quitter ces rivages sans évoquer la langouste, pêchée au casier dans les eaux froides de l'archipel et servie dans les quelques restaurants familiaux du front de mer. Les pêcheurs la sortent parfois de l'eau sous les yeux des visiteurs, avant de la préparer simplement, grillée ou en salade, comme on le fait ici depuis des générations. La déguster face à la baie, pendant que les otaries jouent près des bouées, compte parmi les plaisirs simples et rares de cette escale.
À savoir avant de débarquer
- Débarquement en annexe, selon l'état de la mer; prévoir des chaussures fermées pour les quais et sentiers.
- Village entièrement praticable à pied; randonnées plus longues avec guide local.
- Services limités : peu de boutiques, connexion parfois capricieuse — une invitation à décrocher.
- Climat océanique changeant : coupe-vent et lainage utiles en toute saison, même sous le soleil.
Le dernier regard
Quand l'annexe s'éloigne du débarcadère, le village rapetisse vite sous les parois vertes, et l'on comprend ce que Selkirk a dû ressentir en voyant les navires passer au large. Cette île ne se raconte pas comme une attraction : elle se vit comme une parenthèse, et ceux qui y ont posé le pied gardent longtemps le souvenir d'un monde à part, farouche et étonnamment vivant.


