Les sternes arrivent les premières, par escadrilles blanches qui frôlent les haubans. Puis l'île se lève sur l'horizon : un triangle de cocotiers posé sur un socle de corail clair, à environ quatre cents kilomètres au sud-ouest de Mahé, dans le chapelet des Amirantes. Alphonse, et ses voisines Bijoutier et Saint-François, comptent parmi les escales les plus confidentielles de l'océan Indien : seuls quelques navires d'expédition et voiliers de passage jettent l'ancre dans ces parages où la nature tient tous les premiers rôles.
Une plantation devenue refuge
Comme la plupart des îles éloignées des Seychelles, Alphonse vécut longtemps du coprah : les rangées régulières de cocotiers, l'ancienne allée centrale et quelques bâtiments bas en gardent la trace. La plantation a fermé, remplacée par un hameau discret et des programmes de conservation qui suivent oiseaux, récifs et tortues marines — les femelles imbriquées et vertes viennent toujours pondre sur les plages, parfois en plein jour pour les premières, spectacle que les guides font observer à distance respectueuse. On parcourt l'île à pied ou à vélo en une petite heure, entre plages désertes, filaos et bernard-l'ermite affairés — un décor d'une simplicité désarmante, où le principal embouteillage du jour oppose deux bernard-l'ermite au sujet d'une même coquille.
Le lagon de Saint-François, cathédrale de sable et d'eau
De l'autre côté d'un chenal, l'atoll de Saint-François déploie un lagon immense où les marées font respirer des platiers de sable blanc. À marée basse, des bancs entiers émergent, parcourus d'échassiers; à marée montante, raies, requins de récif juvéniles et poissons-os remontent chasser sur quelques centimètres d'eau. Les amateurs de pêche à la mouche du monde entier tiennent ces platiers pour l'un des tout premiers territoires de leur discipline — pratiquée ici en remise à l'eau systématique. Le minuscule îlot de Bijoutier, une poignée de cocotiers cerclée de sable, complète le tableau.
Sous la surface
Le tombant qui entoure Alphonse plonge vers le grand bleu dans une eau d'une clarté constante. Masque au visage, on croise tortues imbriquées broutant les coraux, bancs de carangues, poissons-perroquets et, selon la saison, raies mantas en patrouille le long du récif. Les mises à l'eau se font depuis les embarcations du bord, sur des sites choisis selon le courant; les naturalistes accompagnent chaque sortie et nomment ce que les palmes survolent. Entre deux baignades, une marche sur le platier à marée basse révèle un autre monde en miniature : ophiures, coquillages, jardins d'algues où chassent les hérons striés.
Les ailes de l'atoll
Sans prédateurs introduits sur une bonne partie de l'archipel, les oiseaux marins prospèrent : sternes fuligineuses et blanches, noddis bruns, frégates en maraude, fous à pieds rouges nichant dans les buissons du rivage. Au crépuscule, leurs allées et venues au-dessus du lagon composent un ballet ininterrompu que l'on suit depuis la plage, les pieds dans une eau tiède comme un bain.
Une escale qui se mérite
Aucun quai ne peut recevoir les navires : les débarquements se font en zodiac, selon la marée et l'humeur de l'océan, et le programme s'adapte aux conditions du jour. C'est la règle des îles éloignées, et leur privilège : rien n'y est jamais tout à fait garanti, tout y est donc plus précieux.
Au départ, quand le triangle vert s'amenuise dans le sillage, chacun emporte sa part du butin : l'ombre d'une raie sur le sable du lagon, le cri des sternes dans les cocotiers, la courbe parfaite de Bijoutier vue du pont. Les Amirantes ne figurent sur presque aucune carte de voyage — c'est exactement ce qui les rend inoubliables aux yeux de ceux qui ont eu la chance d'y passer.


