Des greniers à ignames plus ouvragés que les maisons : voilà ce qui étonne d'abord dans les villages des Trobriand. Ces constructions sur pilotis, aux pignons peints et sculptés, disent le prestige des familles et le rang des chefs, car ici la richesse se mesure en tubercules. L'archipel corallien, posé dans la mer des Salomon au large de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, se mérite : les navires d'expédition mouillent à bonne distance des récifs, et les passagers rejoignent la côte en tender, accueillis sur le sable par des enfants toujours arrivés les premiers.

Kiriwina et ses voisines

Selon les itinéraires, le débarquement se fait à Kiriwina, la principale terre de l'archipel, ou sur Kitava, Kaileuna et Vakuta, plus petites et plus rarement abordées. Le rituel change peu d'un rivage à l'autre : chants et danses de bienvenue, puis artisanat étalé sur des nattes à même la plage. L'endroit ignore les infrastructures touristiques; tout se passe à pied, entre le bord de mer et les hameaux, au rythme du lieu. C'est précisément ce dépouillement qui donne à la journée sa valeur. Les maisons s'alignent sous les cocotiers, entourées de jardins vivriers soigneusement tenus, et les allées de sable semblent balayées de frais. Les chants de bienvenue s'entendent souvent avant même que les embarcations touchent terre, portés sur l'eau du lagon.

La société de l'igname

Les Trobriandais vivent dans une société matrilinéaire, où terres et titres se transmettent par les mères. L'igname y règne en souveraine : sa récolte donne lieu à des fêtes, ses plus beaux spécimens s'exposent dans les greniers ajourés, et en offrir demeure un geste social de première importance. Aux saisons de récolte, les plus beaux tubercules défilent en procession jusqu'aux greniers, parés et célébrés comme des trophées. L'anthropologue Bronislaw Malinowski a décrit ce monde au début du XXe siècle dans des ouvrages devenus des classiques; ses lecteurs reconnaîtront au premier coup d'œil les pirogues à balancier tirées sur le sable.

La kula, des parures qui voyagent

Entre les archipels de la région circule depuis des siècles la kula, un échange cérémoniel fascinant : des colliers de coquillage rouge voyagent d'une communauté à l'autre dans un sens, des brassards blancs dans l'autre, portés en pirogue de haute mer d'une génération à la suivante. Ces objets ne s'achètent ni ne se gardent; leur valeur naît de leur circulation et des alliances qu'elle tisse. Chaque pièce porte un nom propre et traîne derrière elle sa légende : la liste de ses détenteurs successifs se récite comme une généalogie, et le prestige grandit avec le voyage. Les sculpteurs locaux, réputés dans tout le pays, perpétuent quant à eux un travail de l'ébène d'une grande finesse, proposé ici sans intermédiaire.

Cricket, chants et lagon

Introduit jadis par les missionnaires, le cricket a été réinventé à la mode trobriandaise : équipes au grand complet, tenues traditionnelles, danses et chants entre les manches. Une démonstration accompagne souvent les escales, et l'on y assiste comme à un spectacle total, mi-sport, mi-théâtre. Ceux qui préfèrent l'eau trouvent un lagon limpide, des coraux à quelques palmes du bord et de longues étendues de sable sans une seule construction. L'eau, à la température d'un bain, décourage toute hâte. Deux conseils pratiques : prévoir des kinas en petites coupures pour l'artisanat, et solliciter l'accord de chacun avant de sortir l'appareil photo. La courtoisie est ici la première des langues.

Quand les tenders reprennent le chemin du large, des pirogues escortent parfois les visiteurs sur quelques encablures, avant de virer de bord dans un dernier salut. On quitte les Trobriand avec l'impression, peu commune, d'avoir entrevu un monde qui a plié la modernité à ses propres règles, et non l'inverse. Les greniers sculptés, les colliers qui voyagent d'une main à l'autre depuis des siècles : tout cela continue d'exister ce soir, là-bas, sans témoin. C'est peut-être la plus belle chose qu'une escale puisse laisser derrière elle.