Sur la rive du Columbia, des visages sculptés regardent passer les navires. Les totems de Kalama, dressés le long des quais, forment le comité d'accueil de cette bourgade de l'État de Washington, et le plus haut d'entre eux atteint 43 mètres de figures superposées, taillées dans un seul cèdre géant. Les bateaux fluviaux accostent au pied même du bourg, ce qui transforme l'escale en promenade : tout se fait à pied, sans navette, au rythme d'une localité où l'on se salue encore d'un trottoir à l'autre et où le passage d'un train de marchandises constitue un événement sonore parfaitement assumé.
Un nom venu d'Hawaï
L'endroit doit son nom à John Kalama, un Hawaïen recruté au 19e siècle par la Compagnie de la Baie d'Hudson pour le commerce des fourrures, qui s'établit près de la rivière voisine et y fonda une famille avec une femme des nations du fleuve. Cette origine inattendue donne le ton d'une histoire locale faite de pelleteries, de bois d'œuvre et de chemin de fer : la bourgade fut un temps l'un des terminus ferroviaires du Nord-Ouest, d'où les convois traversaient le Columbia par barge. Le centre d'interprétation, à quelques minutes de marche du quai, retrace ce parcours depuis les premiers habitants jusqu'aux colons, avec la simplicité soignée des petits musées tenus par des passionnés. Les bénévoles y glissent volontiers l'anecdote qui fait sourire : la localité s'enorgueillit d'être l'une des rares en Amérique du Nord à porter un nom hawaïen au bord d'un grand cours d'eau continental.
Le marché sous le grand totem
Au bord de l'eau, le marché de Mountain Timber occupe un vaste bâtiment à charpente de bois dont l'atrium s'élève sur deux étages. Les artisans de la région y vendent poteries, confitures, savons et objets tournés dans les essences locales, sous le regard du totem géant qui domine l'ensemble. On y flâne entre les étals, café en main, avant de ressortir face au courant. L'auberge voisine, installée au bord de l'eau dans l'esprit des grands hôtels de compagnie d'autrefois, sert des plats simples sur ses galeries couvertes, avec les remorqueurs et les convois de barges en guise de spectacle permanent.
Marcher le long du Columbia
Le sentier riverain relie le quai, la marina et les parcs de la berge en une promenade plate et dégagée, ponctuée de bancs et de tables à pique-nique, à l'usage des promeneurs comme des équipages en pause. Les pêcheurs y tentent le saumon en saison, les hérons patrouillent les hauts-fonds, les balbuzards plongent depuis leurs nids perchés sur les pylônes, et les navires de charge glissent vers Portland ou vers l'océan. Ce cours d'eau fut l'autoroute de tout le Nord-Ouest américain, et Kalama en garde la mémoire à hauteur d'homme : une gare, des entrepôts, des pontons, rien de monumental, tout d'attachant.
Prendre le temps du bourg
La rue principale aligne antiquaires, cafés et vitrines d'un autre âge, à cinq minutes du quai. On y déniche des outils de ferme centenaires, des disques usés, des meubles patinés par les hivers humides de la région. Les habitants engagent volontiers la conversation, curieux de savoir d'où viennent les passagers du jour, et le marchand de bonbons à l'ancienne fait provision de clients à chaque escale. C'est l'Amérique des petites villes fluviales, sans mise en scène, qui vit à l'heure de son cours d'eau depuis cent cinquante ans.
Au départ, les totems s'éloignent lentement dans le sillage, gardiens muets d'une berge où Hawaï, les nations autochtones et les pionniers ont mêlé leurs histoires. L'escale n'aura duré que quelques heures, mais elle laisse cette impression rare : celle d'avoir été reçu chez des gens, plutôt que dans un lieu.


